J’ai appris mercredi soir, avec stupéfaction, la condamnation d’Ibtissame Lachgar à 30 mois de prison ferme. J’étais stupéfaite, oui, tant j’ai cru jusqu’au bout, un peu naïvement peut-être, qu’elle ne pourrait pas être incarcérée pour de tels motifs. 30 mois de prison pour avoir posté une photo d’elle avec un tee-shirt. 30 mois pour un post qui n’incite ni à la violence, ni à la haine, et qui reprend simplement un slogan bien connu des féministes du monde entier, dénonçant l’instrumentalisation des textes sacrés à des fins misogynes.
Je connais Ibtissame depuis plus de vingt ans et j’ai toujours éprouvé une grande admiration pour elle. Nous n’avons pas toujours été d’accord, loin de là, mais j’ai toujours trouvé son courage et sa force de conviction admirables.
“Nos valeurs sont-elles si fragiles que nous ne soyons pas capables de supporter un avis divergent, une autre vision du monde ?”
Elle a consacré sa vie, son énergie, à défendre des idées : celles de la liberté de chacun à mener sa vie, à disposer de son corps mais aussi de sa raison comme il l’entend. Jamais elle n’a fait preuve de tiédeur. Jamais elle n’a cherché à se protéger, alors même qu’elle ne pouvait ignorer à quel point son combat serait difficile dans un pays où certaines de ses idées sont minoritaires, voire considérées comme scandaleuses.

Cela veut-il dire pour autant qu’elle n’a pas le droit de les exprimer ? Nos valeurs sont-elles si fragiles que nous ne soyons pas capables de supporter un avis divergent, une autre vision du monde ? On peut ne pas être d’accord avec elle. On peut lui opposer des arguments. Je peux comprendre que certaines personnes soient choquées ou offusquées, et elles ont le droit de défendre leurs convictions. Mais a-t-on besoin d’enfermer Ibtissame si elle défend les siennes ?
“Le Maroc n’est pas fait d’un bloc monolithique et ses citoyens sont divers dans leurs opinions, leur vision du monde et leur pratique de la religion”
Je suis attristée et terrifiée de constater qu’elle est aujourd’hui en prison quand je vois partout, dans la rue, à la télévision et sur les réseaux sociaux, des centaines de personnes dont les propos haineux et misogynes, les diatribes rétrogrades ou racistes sont bien plus une offense à la religion et à l’humanisme. J’ai envie de pleurer devant ceux qui se réjouissent de son malheur et appellent au viol ou au meurtre d’Ibtissame sans être inquiétés.
Contrairement à ce que veulent nous faire croire certains, le Maroc n’est pas fait d’un bloc monolithique et ses citoyens sont divers dans leurs opinions, leur vision du monde et leur pratique de la religion. Dire le contraire serait hypocrite.
“J’entends déjà ceux qui diront que je ne suis pas une “vraie marocaine”. Ne leur en déplaise, je suis marocaine, avec mon histoire singulière, mes idées, ma liberté de pensée”
Nous aimons nous vanter de notre légendaire tolérance, de notre ouverture d’esprit. Nous aimons nous flatter d’être modernes et attachés à la démocratie. Mais il ne suffit pas pour cela d’avoir des TGV et des iPhone dernier cri. La démocratie, c’est précisément de pouvoir vivre avec celui qui ne pense pas comme nous. La démocratie, c’est certes le choix de la majorité, mais c’est aussi la protection des minorités.
J’entends déjà ceux qui diront que mes propos sont déconnectés de la réalité, que je ne suis pas une “vraie marocaine”. Ne leur en déplaise, je suis marocaine, avec mon histoire singulière, mes idées, ma liberté de pensée. Et quand bien même je serai seule à penser ce que je pense —heureusement, nous sommes nombreux, croyez-moi —, j’aurais le droit de l’exprimer.
“Je veux croire que mon pays est un pays où on peut exprimer ses opinions et ses différences, où on n’est pas contraint de vivre dans l’hypocrisie et dans la peur”
Et c’est parce que je veux croire que mon pays est un pays où on peut exprimer ses opinions et ses différences, un pays où on n’est pas contraint de vivre dans l’hypocrisie et dans la peur, que je veux écrire pour dire à Ibtissame qu’elle n’est pas seule. Et j’espère que d’autres se joindront à moi.
