Le bâton pour se faire battre

Par Yassine Majdi

Six épisodes et près d’une trentaine de pages de “révélations” en cascade… Le Monde a sorti l’artillerie lourde pour tenter de percer ce qu’il présente comme l’“énigme” Mohammed VI, alors que le roi exerce son pouvoir depuis plus de 26 ans maintenant.

Les réactions marocaines ont été immédiates face à ce que beaucoup ont considéré comme une insulte au souverain. Indignation, tribunes enflammées… un tollé prévisible, tant l’exercice journalistique du Monde est approximatif, parsemé de préjugés et de stéréotypes, dans la bonne vieille tradition orientaliste de nombreux médias occidentaux.

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Il y a certes de quoi s’agacer. La réforme de la Moudawana réduite à une influence du harem royal ? Une insulte à l’intelligence et aux années de combats, démarrés sous Hassan II, menés par les associations féministes et soutenus par tous les progressistes de ce pays. La Constitution de 2011 ? Une idée de Nicolas Sarkozy, nous assure le quotidien français. Exit les luttes des partis politiques, le Mouvement du 20 février, les manifestants dans les rues, les débats nationaux…

Dans cette narration, le Maroc n’a aucune capacité d’action propre. Même nos succès diplomatiques deviennent d’heureux accidents. La reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara, le revirement espagnol, le ralliement allemand, la nouvelle position française, tous ces événements sont présentés comme le fruit du hasard, alors qu’ils résultent d’une stratégie méthodique poursuivie pendant plusieurs années.

Le plus troublant reste cette obsession malsaine pour la vie privée du souverain. Imaginez six épisodes sur les soirées privées de Macron, ses vacances, les rumeurs sur son couple… Impensable ! Mais pour Mohammed VI et le Maroc, les standards journalistiques s’évaporent.

Derrière notre indignation se cache cependant une vérité dérangeante. Si Le Monde a pu raconter ce récit bancal, s’il a eu autant d’impact chez nous, c’est parce que nous lui avons facilité la tâche. Notre paysage médiatique ne cesse de s’affaiblir. Plusieurs années de régression continue. Le sensationnalisme et la langue de bois occupent de plus en plus d’espace. L’investigation et l’analyse se font rares. Le débat sérieux, argumenté, est minoritaire. On produit de plus en plus de “clics” et de “vues”, et de moins en moins d’information. Les moyens financiers pour faire du contenu de qualité s’amenuisent. Résultat : face aux approximations du Monde, il n’y a que peu d’alternatives crédibles et influentes à proposer.

“Tant que nous n’aurons pas reconstruit une presse digne de ce nom, éditorialement et économiquement, nous resterons otages du regard des autres”

Yassine Majdi

Ce n’est pas seulement la faute de la presse. L’accès à l’information est devenu un parcours du combattant. Nos responsables publics et privés ont érigé un mur entre les médias nationaux et eux. Les demandes d’interview restent sans réponse. Les conférences de presse se font rares. Quand certains acceptent enfin de parler, ils privilégient le off ou réservent leurs grandes sorties aux médias étrangers. Un mépris institutionnel qui crée un cercle vicieux : moins d’accès pour la presse nationale, moins de contenu de qualité, moins de crédibilité, moins d’intérêt des sources. Le paradoxe est cruel. Dans les bons de commande de nos ministères, on trouve Le Monde, malgré son hostilité récurrente. Les titres nationaux sont, pour certains, consultés via des revues de presse pirates, quand ils le sont. Comment s’étonner ensuite que ce soit un journal français qui dicte le récit sur notre pays ?

Le Maroc n’est pourtant pas une énigme. C’est un pays complexe et passionnant, avec ses réussites et ses échecs, ses transformations et ses blocages. Un pays qui mérite mieux que le silence de ses dirigeants et le sensationnalisme de certains médias. Un pays qui a besoin d’espaces où débattre sereinement de ses choix, de ses défis, de son avenir. Sans complaisance, sans crainte et sans caricature.

Les articles du Monde resteront comme un exemple de journalisme orientaliste et approximatif, mais c’est aussi un rappel. Tant que nous n’aurons pas reconstruit une presse digne de ce nom, éditorialement et économiquement, tant que nos responsables fuiront le débat public, tant que nous préférerons le confort du silence à l’inconfort de la transparence, nous resterons otages du regard des autres. Construisons donc notre propre récit. Exigeant, critique quand il le faut, mais souverain. Le reste n’est que gesticulations.

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