Le gouvernement PowerPoint

Par Abdellah Tourabi

Imaginons, comme dans Les Lettres persanes de Montesquieu, que deux étrangers, peu coutumiers de notre vie politique nationale, arrivent au Maroc et essaient de tirer des conclusions de leur court séjour. Ils observeront, sans grande difficulté, qu’un septuagénaire, habillé en djellaba et s’appuyant sur une canne, est au cœur de tous les débats. Il parle haut et fort, ponctue son discours de petites blagues et commente tout ce qui se passe au Maroc et à l’étranger. Il occupe seul l’espace public et ne laisse personne indifférent. Les féministes le critiquent, les conservateurs estiment qu’il a raison, les députés en parlent au parlement et les réseaux sociaux pullulent de ses interventions.

“Par quel maléfique enchantement le gouvernement et son chef sont invisibles, et où a-t-on caché des milliers de députés et d’élus, et pourquoi ils ne parlent pas à leurs concitoyens comme le fait le monsieur à la canne (Benkirane)”

Abdellah Tourabi

Nos deux voyageurs imagineront inévitablement que ce personnage est à la tête d’une grande organisation politique, monopolisant toutes les grandes fonctions au gouvernement et au parlement et ne laissant aucune miette de pouvoir à ses adversaires. Nos Usbek et Rica (les deux personnages du livre de Montesquieu) tomberont des nues en apprenant que ce monsieur dirige un petit parti ne disposant que de 13 députés et que sa formation a même fait la quête auprès de ses militants pour organiser son congrès. Bien sûr, il faudrait leur expliquer toute l’histoire de ce parti et de son chef, mais c’est un autre sujet. Les deux étrangers vous demanderont certainement ce que font les autres formations politiques, et par quel maléfique enchantement le gouvernement et son chef sont invisibles, et où a-t-on caché des milliers de députés et d’élus, et pourquoi ils ne parlent pas à leurs concitoyens comme le fait le monsieur à la canne ? Devant nos réponses confuses, les deux voyageurs plieront bagage et renonceront à écrire des lettres pour comprendre notre vie politique.

“On peut adhérer aux idées de Benkirane ou exécrer son discours, on peut considérer qu’il est populiste et reliquat d’un temps révolu, mais il faudrait admettre qu’il participe activement à l’animation d’une vie politique rendue morne par l’invisibilité des acteurs de la majorité”

Abdellah Tourabi

Sur le plan politique, nous marchons vraiment sur la tête. Trois formations jouissant d’une majorité absolue sont confortablement installés au gouvernement et disposent de milliers d’élus nationaux et locaux, mais sont totalement absents du débat public. Alors qu’un petit parti d’opposition et son leader parviennent à occuper cet espace et s’expriment sur de nombreux sujets qui préoccupent les Marocains. On peut adhérer aux idées de Benkirane ou exécrer son discours, on peut considérer qu’il est populiste et reliquat d’un temps révolu, mais il faudrait admettre qu’il participe activement à l’animation d’une vie politique rendue morne par l’invisibilité des acteurs de la majorité. Certains pourraient arguer que le gouvernement travaille, avance dans ses projets et qu’il n’a pas le temps de palabrer ou de commenter l’actualité, comme le fait Benkirane. Cette conception est à l’encontre même de la politique et surtout de la vie démocratique que nous souhaitons pour notre pays.

Depuis les Grecs, la politique est synonyme de débat, d’échange et de discussion. L’espace démocratique est forcément rempli de divisions et de divergences, que les politiques doivent incarner et exprimer. Sinon, le vide produit l’exact opposé de la vie démocratique : l’anarchie ou l’absolutisme. Le gouvernement actuel et son chef réduisent la politique à une série de stratégies sectorielles, à des chiffres qu’on balance comme dans une communication financière de fin d’année comptable, et à une présentation sans âme que l’on fait devant des parlementaires désintéressés. Un gouvernement PowerPoint qui pense et s’exprime par slides. Or, nous savons que les politiques publiques sont nécessaires et importantes, mais leur mise en place, leur avancement et leur évaluation appartiennent au temps moyen et long. Alors que la vie politique contient sa part d’immédiateté, de réaction et de présence qui exigent des idées claires et des lignes politiques bien tracées. Ces choix sont dangereux. Ils tuent la politique au Maroc, décrédibilisent les institutions démocratiques en les vidant de tout sens, et ouvrent la voie à des phénomènes morbides et à des tentations inquiétantes. La politique, comme la nature, a horreur du vide.