Quand le Toubkal sera vendu à un milliardaire

Par Réda Allali

Parfois, il arrive qu’une réflexion naisse dans l’esprit surchauffé du Boualem, et il s’empresse alors de venir la partager avec vous, sans véritable certitude sur sa pertinence. C’est que le bougre vous fait confiance, il vous incombe de faire le tri dans sa production foisonnante, il ne peut pas tout faire seul, et merci. Cette semaine, cette réflexion est née à l’improviste, alors qu’il se délectait une nouvelle fois d’un kilo de zitounes un peu piquantes, accompagné de quelques boissons devant le Parrain 1, 2 et même 3.

Cette noble trilogie, qu’il connaît par cœur, le comble de bonheur. Plus qu’un film sur la mafia, c’est un film sur la famille, et c’est bouleversant. Les personnages, les répliques, la photographie, la musique, nous sommes devant un sommet, himalayesque, de tbouricha, mais le Guercifi n’est pas là pour vous parler de cinéma : c’est un détail économique qui a attiré son attention dans la saga.

Il n’y a aucun sens à vendre la terre sur une durée infinie. C’est une assertion choquante dans un pays qui a décidé de faire de l’immobilier la valeur suprême, l’étalon du succès social… mais c’est juste logique

Réda Allali

Nous voyons des immigrés italiens débarquer dans le sud de Manhattan, en masse, chassés de leur pays par la misère. Plongés dans le bouillon new-yorkais, ils se débattent, et finissent, globalement, par s’en sortir. On les voit prendre possession d’un quartier, et nombreux sont ceux qui deviennent propriétaires d’une épicerie, d’un restaurant ou d’une blanchisserie. Nous parlons d’immigrés sans qualification, qui débarquent dans l’inconnu et ont accès, très rapidement, à la propriété. C’était il y a un peu plus d’un siècle. Aujourd’hui, pour qu’un immigré, même ingénieur en physique quantique, puisse acheter un bien dans la même ville, il faudrait que le malheureux s’endette sur plusieurs générations.

Chez nous, c’est la même évolution délirante. Jadis, un professeur pouvait s’installer dans une villa, il faut méditer un instant sur ce point. On a l’impression que la terre est désormais trop chère pour les terriens, telle est l’affreuse vérité. Que peut-on en conclure ? La première chose, et s’il vous plaît ne vous effrayez pas, c’est qu’il n’y a aucun sens à vendre la terre sur une durée infinie. Certes, c’est une assertion choquante, surtout dans un pays qui a décidé de faire de l’immobilier la valeur suprême, l’étalon du succès social et la matérialisation de la sécurité, mais c’est juste logique. On ne peut pas vendre pour l’éternité une ressource qui n’est pas infinie.

Après tout, tout le monde comprend qu’on ne puisse pas vendre des morceaux de mer, alors pourquoi est-ce aussi compliqué à comprendre pour la terre ?

Réda Allali

Comment vont faire les enfants nés en 3426, s’ils ne sont pas eux même des héritiers ? Vont-ils acheter des centimètres carrés, ceux qui restent, pour dormir debout ? Après tout, tout le monde comprend qu’on ne puisse pas vendre des morceaux de mer, alors pourquoi est-ce aussi compliqué à comprendre pour la terre ? Imaginez un instant qu’un de ces nouveaux milliardaires achète le mont Toubkal, par exemple, et décide, pour l’éternité, d’en faire une propriété privée et qu’il la peigne en violet ?  Trouveriez-vous normal que les Marocains, jusqu’à la fin des temps, soient privés de leur montagne ?

La seconde conclusion, c’est que le niveau d’inégalité que nous avons atteint est inédit, puisque le travail ne peut combler l’écart entre les nantis et les autres. Un étude sérieuse affirme qu’environ 1% des individus les plus riches détiennent près de la moitié de la richesse mondiale. Certes, le Boualem est bien conscient que ce genre de statistiques le condamne à l’accusation de gauchisme, désormais considérée comme une insulte, mais il est incapable de garder ça pour lui. Il trouve que l’évolution du monde n’est pas seulement triste, elle est dangereuse, et merci.