[Tribune] Iran-Israël, à quels scénarios peut-on s'attendre?

Par Abdellah Ghali

Le ciel s’embrase au Moyen-Orient, les marchés vacillent. L’opération israélienne "Lion Rugissant" contre l’Iran bouleverse l’équilibre régional et secoue l’économie mondiale. Pétrole, or, devises : l’incertitude géopolitique redessine brutalement les règles du jeu. Pour TelQuel, Abdellah Ghali, consultant, décline les scénarios possibles de l'avenir de ce conflit.

Le vendredi 13 juin 2025, à 5h47 du matin, la capitale iranienne est secouée par des hurlements de sirènes. Téhéran s’éveille sous les premières frappes aériennes israéliennes sur son territoire depuis la fin de la guerre Iran-Irak. Ce jour-là, le conflit longtemps tapi dans l’ombre éclate au grand jour. L’État hébreu, dans une opération baptisée « Lion Rugissant », détruit ou endommage sévèrement en quelques heures plusieurs sites nucléaires stratégiques, à Natanz, Esfahan, Fordow. Plusieurs généraux iraniens, dont les plus proches du “Guide Suprême” sont éliminés.

La riposte de Téhéran est rapide et brutale : des missiles s’abattent sur Tel Aviv et Haïfa, puis Beer Sheva. Le Dôme de fer vacille, les Israéliens s’enterrent dans les bunkers. Les images de chaos, d’immeubles effondrés et de familles terrées dans les sous-sols envahissent les écrans du monde entier. Le Moyen-Orient bascule, et l’économie mondiale retient son souffle.

La panique des marchés : pétrole, or et devises en surchauffe

Dans les heures qui suivent, les marchés financiers s’affolent. Le baril de Brent bondit de plus de 11 % en séance, passant de 69 à 77 dollars. La menace d’un blocus du détroit d’Ormuz plane. Ce mince goulet de 50 kilomètres par lequel transitent quotidiennement 21 % du pétrole mondial devient le point focal de toutes les angoisses énergétiques. Shell, par la voix de son PDG Wael Sawan, avertit dès le 14 juin : “Si le détroit venait à être bloqué, ce serait un choc équivalent, voire supérieur, à celui de 1973”.

Dans les salles de marchés, on murmure les scénarios les plus noirs. Oxford Economics envisage un baril à 130 dollars si la crise s’enlise. ClearView Partners évoque un surcoût immédiat de 8 à 31 dollars par baril, selon l’ampleur du conflit. Citigroup, dans une note adressée à ses clients, estime que le marché intégrerait durablement une prime de guerre si plus d’un million de barils iraniens étaient bloqués.

Les valeurs refuges reprennent du galon

“Les bons du Trésor américain ou les obligations de la zone euro, rongés par la perspective d’une inflation persistante, perdent de leur attrait”

Abdellah Ghali, consultant, ancien directeur exécutif adjoint de l’École de gouvernance et d’économie (EGE)

Cette envolée du brut fait rapidement vaciller le reste. Les actifs de couverture retrouvent leur lustre. L’or, valeur refuge par excellence, enregistre une progression de 7 % en moins de 48 heures. Les flux massifs se détournent des actions pour se porter vers les obligations souveraines jugées les plus stables. Les obligations suisses et norvégiennes deviennent le nouveau Graal. Le dollar, en bon prince des devises refuges, s’apprécie nettement, renforçant encore la pression inflationniste sur les pays importateurs. En revanche, les bons du Trésor américain ou les obligations de la zone euro, rongés par la perspective d’une inflation persistante, perdent de leur attrait.

Des marchés actions à deux vitesses

Du côté des actions, les réactions sont aussi brutales que différenciées. Les valeurs technologiques, déjà fragilisées par des taux d’intérêt élevés, enregistrent de nouvelles chutes. Apple perd 1,8 %, Microsoft 2,1 %. Les compagnies aériennes plongent : Lufthansa et Air France affichent des pertes supérieures à 4 %. Les valeurs du tourisme s’effondrent, de même que les acteurs du transport maritime hors hydrocarbures. A contrario, les majors pétrolières – ExxonMobil, TotalEnergies, Aramco – voient leurs cours flamber. Les sociétés de services pétroliers, les raffineurs bien positionnés, mais aussi les acteurs des énergies renouvelables tirent parti du choc. Car un pétrole durablement cher, paradoxalement, rend le solaire et l’éolien plus compétitifs.

Scénario 1 : La désescalade maîtrisée

Ce scénario repose sur un retour rapide au calme après un échange de frappes symboliques et calibrées. Chacun aurait atteint ses objectifs tactiques : Israël aurait temporairement mis un coup d’arrêt au programme nucléaire iranien ; l’Iran aurait prouvé sa capacité de nuisance sans provoquer une riposte dévastatrice. L’opinion internationale, choquée par les images, pousserait à un cessez-le-feu sous médiation du G7 ou du conseil de sécurité d’une ONU dépassée. Dans ce contexte, les marchés rebondiraient vite. Le pétrole redescendrait vers 70 à 75 dollars. Les actifs risqués reprendraient de la vigueur, notamment les secteurs massacrés dans la panique initiale – aérien, tourisme, immobilier commercial. Les banques centrales, soulagées, reprendraient leur politique de baisse de taux. Un scénario gagnant pour les investisseurs audacieux, mais qui permettrait de revenir à la norme vite et de sauver la face à tous les acteurs en jeu.

Scénario 2 : L’enlisement asymétrique

“Les intérêts américains sont partout et pourraient être plus vulnérables ailleurs que dans le théâtre des opérations limitrophe au Proche et au Moyen-Orient”

Abdellah Ghali, consultant, ancien directeur exécutif adjoint de l'École de gouvernance et d'économie (EGE)

Le plus probable, selon les analystes. Les frappes cessent, mais la tension perdure. L’Iran réactive ses proxys, car ces derniers ne sont pas annihilés, affaiblis tout au plus. Mais ils comptent encore plusieurs milliers d’hommes répartis dans des maquis infranchissables pour certains : Hezbollah, milices irakiennes, rebelles syriens et houthis, milices du Polisario et groupes djihadistes au Sahel.

Car oui, il est utile de rappeler que l’influence de Téhéran ne se limite pas qu’à son environnement immédiat et que les intérêts américains sont partout et pourraient être plus vulnérables ailleurs que dans le théâtre des opérations limitrophe au Proche et au Moyen-Orient. Israël répond ponctuellement, les États-Unis renforcent leur présence et se mettent en alerte maximum partout où ils ont une présence.

Une guerre d’usure s’installe, sans affrontement frontal, mais avec un niveau de conflit constant. Économiquement, cela signifie un pétrole durablement élevé – entre 85 et 95 dollars – et une inflation persistante autour de 3 à 4 %. Les banques centrales sont prises au piège : baisser les taux relancerait l’inflation ; les maintenir freine la croissance. On entre alors dans une stagflation rampante.

L’Europe, dont la croissance peine à dépasser les 1%, est aux premières loges pour une récession durable alors qu’elle est sommée d’augmenter ses dépenses militaires pour contrer la menace russe. Les gagnants : énergie, défense, renouvelables, matières premières. Les perdants : consommation, valeurs cycliques, et surtout, épargnants.

Scénario 3 : L’embrasement régional, voire mondial

“En 1914 ou en 1962, l’Histoire a montré que les engrenages peuvent dépasser la raison”

Abdellah Ghali, consultant, ancien directeur exécutif adjoint de l'École de gouvernance et d'économie (EGE)

Le pire scénario. Une bavure, une attaque mal calibrée, et tout bascule. L’Iran frappe une centrale nucléaire israélienne, Israël riposte sur les terminaux pétroliers de Kharg. Le détroit d’Ormuz est fermé. Les États-Unis interviennent, la Russie et la Chine réagissent. Le pétrole flambe à plus de 200 dollars. L’or flirte avec des sommets inédits et dépasse la barre symbolique des 5000 dollars. Les marchés actions vacillent durablement puis s’effondrent, les économies développées entrent en récession profonde. Rationnements, fermetures d’usines, aviation clouée au sol, retour d’une économie de guerre.

Les pays éloignés du conflit, mais riches en ressources – Amérique latine, Afrique subsaharienne – deviennent des refuges inattendus. Ce scénario est extrême, mais pas impensable. Comme en 1914 ou en 1962, l’Histoire a montré que les engrenages peuvent dépasser la raison. Après tout, peu importe le déclencheur, un volcan explose toujours quand la pression atteint un point de non-retour, et celle-ci mijote depuis des décennies dans la région.

Agir plutôt que subir

Dans chacun de ces scénarios, les conséquences sont majeures pour les économies et les patrimoines personnels. L’Histoire récompense ceux qui comprennent les dynamiques à l’œuvre. La diversification est plus que jamais une nécessité. Or, liquidités en dollar, obligations solides, actions défensives (santé, biens essentiels, services publics), terres agricoles, infrastructures critiques, tous ces actifs ont leur rôle. La guerre est incertaine, mais la préparation ne l’est pas. Garder la tête froide, analyser, s’adapter : c’est le seul moyen de traverser la tempête.

Comme toujours, ce ne sont pas ceux qui paniquent ou qui attendent que tout passe qui s’en sortent le mieux. Ce sont ceux qui lisent les signes du temps, qui agissent avec méthode, qui anticipent. Le ciel s’embrase peut-être au loin, mais les répercussions sont bien réelles, ici et maintenant.

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