Le mutisme du Maroc face aux récents bombardements israéliens en Iran détonne dans le monde arabe. Tandis que l’Arabie saoudite, le Koweït et l’Algérie ont élevé la voix pour condamner Israël, Rabat garde le silence. Cette retenue calculée n’étonne pourtant pas les observateurs avertis. Dans le langage diplomatique, ne pas parler constitue une forme de communication à part entière. Le silence marocain n’est pas neutre, il révèle une position géopolitique mûrement réfléchie dans un monde en mutation profonde.
“Le silence marocain n’est pas neutre, il révèle une position géopolitique mûrement réfléchie”
Un rappel des faits s’impose : le Maroc considère l’Iran comme un adversaire déclaré. Téhéran a financé et armé le Polisario dans le but d’attenter directement à l’intégrité territoriale du royaume. Le régime iranien a même publiquement encouragé des attaques contre le Maroc. Dans ces conditions, comment attendre de Rabat qu’il prenne la défense d’un État menaçant ouvertement sa souveraineté ? Si la diplomatie laisse peu de place au “bien fait pour toi”, elle autorise parfaitement l’indifférence calculée.
Cette logique s’inscrit dans une perspective régionale plus large. Au Moyen-Orient, l’Iran s’est érigé en force déstabilisatrice majeure. Téhéran a voulu imposer son influence par la force des armes et le financement de milices : Hezbollah au Liban, Hamas à Gaza, rébellion houthiste au Yémen, soutien indéfectible au régime d’Al Assad en Syrie…
Cette stratégie d’expansion inquiète légitimement les monarchies du Golfe, proches partenaires du Maroc. Pour nombre d’acteurs moyen-orientaux, tout frein aux ambitions iraniennes prend des allures de bénédiction. Le silence marocain s’inscrit naturellement dans cette grille de lecture géopolitique.
Mais il ne faudrait pas ignorer l’autre versant de l’équation. Israël nourrit lui aussi des ambitions hégémoniques, manifestées par ses bombardements au Liban et le génocide qu’il commet à Gaza. L’État hébreu a choisi de frapper sans provocation préalable, dans un timing qui interroge. Ces bombardements interviennent quelques jours avant une réunion onusienne sur la solution à deux États, désormais annulée. Jackpot pour Israël, qui refuse obstinément cette solution réclamée par une large partie de la communauté internationale. Quand l’Iran tentait de jouer le jeu diplomatique – inspections, négociations, discussions -, Israël a préféré renverser la table. Pourquoi ? Parce qu’il en a le pouvoir.
“L’ironie de la situation frôle l’absurde : un pays possédant illégalement l’arme nucléaire en attaque un autre sous prétexte qu’il pourrait en développer une”
Might is right, disent les Anglo-Saxons. En français, l’expression sonne plus brutalement : c’est la loi du plus fort. Et Israël l’assume pleinement. L’ironie de la situation frôle l’absurde : un pays possédant illégalement l’arme nucléaire en attaque un autre sous prétexte qu’il pourrait en développer une. Et c’est l’agressé qui se retrouve condamné, pas l’agresseur. Cette inversion révèle l’état actuel d’un monde où la force prime désormais sur le droit.
Que nous enseigne cette séquence depuis Rabat ? Dans sa défense du Sahara, le Maroc dispose de l’élément juridique qu’il consolide année après année, faisant progressivement comprendre les bienfaits de son plan d’autonomie. Mais l’exemple israélo-iranien rappelle une vérité dérangeante : le droit seul ne suffit plus dans l’arène internationale. Le royaume devra préserver son “might” : sa capacité de dissuasion par la force des alliances stratégiques et la démonstration de ses capacités militaires. Dans un monde où la loi du plus fort reprend ses droits, même les causes les plus justes doivent pouvoir compter sur autre chose que sur leur seule légitimité morale.
