La peste israélienne et le choléra iranien

Par Abdellah Tourabi

Entre le Maroc et la République islamique d’Iran, les relations ont mal démarré. Quelques semaines après le déclenchement de la révolution iranienne, conduisant à la destitution du shah et au retour triomphal de l’ayatollah Khomeini en février 1979, le roi Hassan II a critiqué sévèrement le nouveau régime à Téhéran. Pour le monarque, l’existence d’un clergé en Islam était une aberration, car, selon une conception sunnite, il n’y a pas d’intermédiaires entre Dieu et les croyants. Hassan II était également sévère envers Khomeini, le qualifiant même d’“hérétique”. La virulence du roi défunt envers le régime théocratique iranien était motivée par un lien d’amitié et de proximité avec le shah déchu, qui a trouvé refuge au Maroc pendant quelques mois, mais aussi par des considérations politiques et stratégiques.

Hassan II redoutait surtout la propagation du modèle iranien dans le monde arabe et ses capacités de mobilisation sociale chez les couches populaires, en utilisant le référentiel religieux. Il pressentait ce que le philosophe Michel Foucault a conclu au moment du déclenchement de la révolution iranienne : désormais, un “État musulman peut être révolutionné de l’intérieur, à partir de ses traditions séculaires”. La révolution iranienne a été un tournant dans le rapport entre la religion et la politique chez Hassan II, mais ce n’est pas notre sujet ici.

Les relations sont demeurées tendues, et au mieux distantes, entre les deux pays, y compris sous le règne du roi Mohammed VI. À plusieurs reprises, elles ont été rompues, en raison de l’implication d’organisations satellitaires de l’Iran dans le soutien au Polisario, mais aussi par ralliement et solidarité du royaume avec les pays alliés du Golfe, inquiets des manœuvres iraniennes dans la région.

Il faut le dire clairement et sans détours : le régime iranien est détestable et moyenâgeux. Il s’agit d’une théocratie construite sur la doctrine de Wilayat Al-Faqih (la tutelle du faqih), étrangère aux sunnites, mais critiquée également par des théologiens chiites, car elle offre des pouvoirs illimités aux religieux. C’est un régime souvent hostile à son voisinage arabe, multipliant les tentatives de déstabilisation, d’encerclement et de prosélytisme.

“La nature du régime iranien et les jugements sévères qu’on peut avoir sur lui ne sauraient, à aucun moment, être une raison de se réjouir de ses pertes et déboires contre Israël. Ce dernier est un État génocidaire et agresseur”

Abdellah Tourabi

Au Maroc, nous en savons quelque chose, bien que nous soyons loin du Moyen-Orient. Mais la nature du régime iranien et les jugements sévères qu’on peut avoir sur lui ne sauraient, à aucun moment, être une raison de se réjouir de ses pertes et déboires contre Israël. Ce dernier est un État génocidaire et agresseur, dont le gouvernement actuel est composé d’illuminés messianiques, porteurs de projets infiniment plus dangereux que les intégristes de Téhéran.

Une victoire écrasante d’Israël en ferait une superpuissance hégémonique dans la région, avec laquelle aucun pays arabe ne pourrait plus traiter en tant qu’allié ou partenaire. L’avantage militaire, technologique et de renseignement, qui se creusera avec le temps, sera trop disproportionné pour établir de telles relations. Aucun équilibre ne serait donc possible et toute la région serait tributaire de l’humeur politique interne d’Israël et de ce que le ventre fécond du fanatisme religieux pourrait enfanter dans ce pays. L’anéantissement de Gaza et les images horribles des massacres qui nous ont hantés pendant 18 mois ont créé une situation de rejet total d’Israël au sein des opinions publiques dans le monde arabe. Il faudra beaucoup de temps pour les faire oublier.

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L’hubris d’Israël, en terrassant tous ses adversaires, le poussera vers davantage de cruauté et de cynisme dans ses rapports avec les Palestiniens, accentuant ainsi le ressentiment et la haine dans les pays arabes, que les États doivent gérer à tous les niveaux. Et l’effondrement du régime iranien, à cause d’une intervention étrangère et de surcroît israélienne, serait porteur de dangers pour tout le monde.

“Gardons-nous 
de nous réjouir vainement des malheurs de l’Iran”

Abdellah Tourabi

L’histoire récente nous a appris ce qu’une démarche similaire a produit en Irak, en Afghanistan et en Libye. Il en a résulté des guerres civiles, le développement de mouvements terroristes et criminels et l’exil de millions de personnes vers d’autres pays. L’Iran est un pays vaste, aux frontières étendues, entre plusieurs zones sensibles et inflammables, et contrôlant un passage maritime vital pour le commerce mondial. Une boîte de Pandore qui ne se refermera plus si elle est ouverte. Gardons-nous donc de nous réjouir vainement des malheurs de l’Iran. Son adversaire est pire et les conséquences de son effondrement pourraient être fatales.

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