Amina Slaoui : “Ce n’est pas le handicap qui bloque, mais le manque d’aménagements et le regard de la société”

Face à l’urgence d’élargir l’accès aux soins pour les personnes en situation de handicap, Amina Slaoui et l’Amicale marocaine des handicapés (AMH) lancent une campagne de collecte de fonds, via un téléthon diffusé sur 2M ce vendredi 2 mai. Les fonds collectés iront au financement de l'extension du Centre hospitalier Noor de rééducation et de réadaptation fonctionnelle (CHN).

Par

Amina Slaoui, présidente de l'Amicale marocaine des handicapés. Crédit: DR

Entre 1993 et 2002, cinq téléthons avaient permis à l’Amicale marocaine des handicapés (AMH) de financer la construction du CHN, première infrastructure du Royaume dédiée à la rééducation et à la réadaptation fonctionnelle des personnes handicapées, installée à Bouskoura (sud de Casablanca). Une action d’innovation sociale d’envergure, portée par Amina Slaoui, présidente de l’AMH et figure emblématique de la lutte pour les droits des personnes handicapées.

Près de 25 plus tard, le CHN fait face à des besoins pressants de capacité d’accueil. Pour y remédier, l’AMH entame la construction d’une extension du centre, et en appelle de nouveau à la solidarité des Marocains avec l’organisation d’un téléthon.

Dans quel contexte s’inscrit la nécessité de construire cette extension du CHN ?

Depuis l’inauguration du Centre hospitalier Noor en 2001 par sa Majesté le roi Mohammed VI, nous avons constaté une demande croissante en services de rééducation et de réadaptation. Cette extension est une réponse nécessaire pour améliorer l’accès aux soins et accompagner davantage de personnes en situation de handicap vers l’autonomie. En d’autres termes, le CHN est saturé.

Le nouveau bâtiment hospitalier de Noor 2 s’articulera autour de plusieurs pôles cliniques — pédiatrie, neurologie, gériatrie, médecine du sport, traumatologie et orthopédie —, en plus d’une plateforme sportive et rééducative.

Le nouveau bâtiment hospitalier de Noor 2 s’articulera autour de plusieurs pôles cliniques — pédiatrie, neurologie, gériatrie, médecine du sport, traumatologie et orthopédie —, en plus d’une plateforme sportive et rééducative. Le projet inclut également un second bâtiment, le centre de formation Noor 2, qui vise à renforcer les compétences dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’action sociale, et à former une nouvelle génération de professionnels qualifiés, dans une logique d’inclusion et de proximité avec les réalités du terrain.

“Le téléthon est un outil puissant pour mettre le sujet du handicap sur le tapis”

Amina Slaoui, présidente de l’Amicale marocaine des handicapés (AMH)

Le téléthon est un outil puissant pour mettre le sujet sur le tapis et parler de toutes les facettes du handicap, pour mobiliser la solidarité nationale et pour faire adhérer les autorités ainsi que toutes les parties prenantes à cette cause d’intérêt national. Je tiens d’ailleurs à remercier l’engagement des équipes de 2M, tous les artistes qui ont accepté de participer à cette émission, et spécialement Asmae Lmnawar, qui en est la marraine.

Des associations ont dénoncé les “stéréotypes” que véhiculeraient les spots publicitaires du Téléthon, appelant la HACA à intervenir. Comment réagissez-vous ?

Franchement, je trouve ces accusations aussi injustes qu’irresponsables. Depuis 33 ans, l’AMH agit pour la dignité, l’autonomie et l’émancipation des personnes en situation de handicap. Ce que certains appellent de la “charité”, je l’appelle de la solidarité. Une solidarité concrète, assumée, organisée, qui mobilise la société autour d’un projet utile, humain, structurant.

Accuser un Téléthon qui a permis de créer le premier centre de rééducation du pays, et d’offrir chaque année des milliers d’actes gratuits, d’aller à l’encontre des droits des personnes handicapées, c’est un contresens. C’est même dangereux, parce que ça détourne le débat des vrais sujets : l’inclusion effective, les politiques publiques à la traîne, et l’absence de financement structurel.

Le droit à la dignité n’exclut pas le droit à la solidarité. Les conventions internationales, la Constitution marocaine, la loi-cadre 97.13… rien, absolument rien, n’interdit un événement de mobilisation nationale. D’ailleurs, des pays beaucoup plus avancés sur le plan des droits — la France, le Canada, les États-Unis, pour ne citer qu’eux, organisent chaque année leurs propres téléthons. Pourquoi ce qui est acceptable là-bas deviendrait indigne ici ?

Je refuse aussi cette caricature selon laquelle notre campagne ferait appel à la pitié. Tous ceux qui l’ont suivie ont vu qu’elle repose sur des témoignages positifs, sur la force de personnes qui se battent chaque jour, et non sur une posture victimaire. Il faut arrêter avec les procès d’intention et le militantisme de posture ! Et puis permettez-moi d’ajouter ceci : certains de ceux qui nous critiquent aujourd’hui sont les premiers à venir frapper à notre porte pour demander des services, de l’appui, une orientation, un soin. Nous, on ne trie pas. On agit. On accueille. On construit. On soigne. On embauche.

L’inauguration du CHN remonte à près de 25 ans. Que représente ce moment pour vous ? Quelle est l’image la plus marquante que vous en gardez ?

Ce fut un moment très fort de mon parcours. Après près de dix ans d’efforts acharnés pour concrétiser ce projet, voir le centre enfin ouvrir ses portes a été une immense satisfaction. Cela représentait l’aboutissement d’un rêve collectif. L’image la plus marquante que j’en garde est celle des tout premiers patients franchissant le seuil du centre, prêts à entamer leur rééducation. Leur visage rayonnant, leurs regards remplis d’espoir… Je ne les oublierai jamais.

Des personnes en situation de handicap dans une salle du Centre hospitalier Noor de rééducation et de réadaptation de Bouskoura, créé par le groupe AMH dirigé par Amina Slaoui.Crédit: DR

Le CHN occupe une place particulière dans mon cœur, car il symbolise l’espoir, la résilience et la promesse d’un avenir meilleur pour tant de personnes qui en ont besoin. Son impact est tangible : 20 000 patients ont été pris en charge de façon holistique, 4,2 millions de prestations ont été effectuées, et chaque année, 36 000 actes de rééducation et de réadaptation gratuits ont été prodigués ainsi que 2000 appareillages distribués.

C’est une prise en charge complète et au long cours, allant de la consultation à la réinsertion sociale et professionnelle. Des milliers de personnes ont pu retrouver une réelle autonomie. Les témoignages de patients et de leurs familles sont autant de preuves de l’importance de cette infrastructure. A cela s’ajoute la création de 232 emplois fixes, parmi lesquels des personnes en situation de handicap.

Au lendemain du séisme d’Al Haouz, on a beaucoup parlé de la “solidarité marocaine”. Que vous évoque cette idée ?

La solidarité est une valeur profondément ancrée dans notre culture. À chaque fois que le pays traverse une épreuve, comme lors du terrible séisme d’Al Haouz, je suis frappée de voir à quel point les Marocains, de tous milieux, se mobilisent spontanément. Ils font preuve d’une générosité exemplaire : des jeunes, des familles entières ont rassemblé vivres et couvertures, des caravanes d’aide se sont organisées presque du jour au lendemain pour soutenir les sinistrés.

On l’a vu aussi pendant la pandémie de Covid-19 – cette capacité à s’entraider dans les moments décisifs est vraiment inscrite dans notre ADN collectif. La solidarité est presque instinctive, héritée de nos traditions d’entraide. C’est indéniablement une force dont nous pouvons être fiers, et sur laquelle nous pouvons nous appuyer pour bâtir une société plus inclusive.

Vos années d’engagement vous ont-elles permis de constater une évolution du regard de la société marocaine sur les personnes en situation de handicap ?

Absolument. Il y a dix ou vingt ans, le handicap était un sujet presque tabou, entouré de pitié ou de gêne. Aujourd’hui, grâce aux campagnes de sensibilisation et au travail de terrain, on voit émerger plus de compréhension et d’acceptation. Les mentalités commencent à changer : on croise davantage de personnes en situation de handicap dans l’espace public, à l’école, dans les médias – ce qui était impensable autrefois.

“Au Maroc, l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap demeure un défi majeur”

Amina Slaoui, présidente de l’Amicale marocaine des handicapés (AMH)

Cependant, soyons honnêtes, l’inclusion totale est loin d’être acquise et il reste encore beaucoup à faire. Les progrès existent, oui, mais l’accessibilité des lieux reste souvent insuffisante. Des soins spécialisés et une éducation adaptée ne sont pas accessibles à tous, et l’insertion professionnelle demeure un défi majeur.

Sur la question de l’intégration professionnelle et sociale, on parle encore de 66% de personnes handicapées au chômage. Qu’est-ce qui bloque ?

D’abord, l’accessibilité limitée : trop d’environnements – transports, bâtiments, lieux de travail – ne sont pas adaptés, ce qui empêche nombre de personnes handicapées de se déplacer, d’étudier ou de travailler dans de bonnes conditions.

Ensuite, le manque de formations adaptées et d’accompagnement scolaire fait que moins de 12% des personnes en situation de handicap accèdent à l’enseignement supérieur, ce qui réduit drastiquement les perspectives d’emploi.

À cela s’ajoutent des préjugés tenaces chez certains employeurs, qui hésitent encore à embaucher une personne handicapée en pensant – à tort – qu’elle sera moins productive ou que les aménagements coûteront trop cher. Tout cela conduit à ce chiffre alarmant d’environ 66% de personnes handicapées au chômage : un taux énorme qui reflète un vrai problème de société.

crédit : Yassine Toumi / TelQuelCrédit: Yassine Toumi/TELQUEL

Au fond, ce qui bloque, ce n’est pas le handicap en lui-même, mais bien le manque d’aménagements et le regard de la société. Pour lever ces obstacles, il faut des politiques publiques volontaristes qui favorisent l’inclusion – et surtout les appliquer réellement, car les lois existent, mais restent trop souvent lettre morte.

Il faut aussi sensibiliser les employeurs au fait qu’inclure des collaborateurs en situation de handicap est une richesse, et non une contrainte. C’est un message que nous portons activement, notamment en partenariat avec la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et d’autres organisations, en montrant des exemples concrets de personnes handicapées qui réussissent dans le monde du travail. Il y a un énorme gisement de talents inexploités. Briser ces barrières profitera autant aux personnes concernées qu’à la société et à l’économie dans son ensemble.

Les pouvoirs publics en font-ils suffisamment pour favoriser l’autonomisation des personnes handicapées, au-delà de l’accompagnement ?

Honnêtement, malgré quelques avancées, l’effort public reste très en deçà de ce qu’il devrait être. Certes, il existe des programmes d’assistance et des déclarations d’intention, mais on est encore loin du compte en termes d’autonomisation réelle des personnes en situation de handicap.

Sur le terrain, on constate que beaucoup dépendent encore quasi exclusivement de leur famille ou d’associations pour pallier l’absence de dispositifs publics adéquats. Les pouvoirs publics ont bien engagé certains efforts – un cadre législatif existe, des stratégies nationales ont été annoncées – mais ces efforts restent insuffisants, dans les faits. Il manque une volonté forte et soutenue pour traduire ces engagements en actions concrètes.

L’autonomisation devrait être érigée en priorité nationale, avec des mesures tangibles en matière d’éducation inclusive, de formation professionnelle, d’accessibilité des infrastructures et d’emploi. Tant que ces domaines ne seront pas investis sérieusement par l’État, on ne pourra pas dire que l’on fait le nécessaire.

Des habitants déambulent dans le quartier Bassatine à Skhirat, le 2 août 2024.Crédit: Abderrahmane Ajja / TelQuel

Je souhaite que les autorités aillent au-delà du discours et de l’accompagnement symbolique, et qu’elles s’engagent dans des actions ambitieuses qui permettent aux citoyens en situation de handicap de devenir réellement autonomes et acteurs à part entière de leur vie. Vous l’aurez compris : nous ne pouvons pas nous substituer à l’État.

Après toutes ces années d’engagement, quel moteur vous permet de tenir ?

La conviction profonde que chaque action compte et que l’on peut changer les choses. C’est toute l’histoire du colibri, chère à Pierre Rabhi (essayiste et militant agroécologiste français, 1938-2021, ndlr). Voir les progrès réalisés et les vies transformées est une source quotidienne et inépuisable de motivation. Les parcours et témoignages de ceux et celles que nous avons accompagnés à l’AMH me nourrissent le cœur et l’âme.

Cela fait partie de ma vie, et je pense que je ne pourrais jamais m’en défaire, même si je le souhaite. Et enfin, j’ai surtout l’immense plaisir de travailler avec toute une équipe formidablement engagée, ce que je respecte énormément : ce n’est pas une cause facile. C’est un honneur pour moi et je les considérerai toujours comme faisant partie de ma famille de cœur.

Vous avez laissé entendre que cette extension du CHN serait peut-être votre dernière action d’envergure à l’AMH. Pourquoi ?

Après 33 années d’engagement, il serait peut-être temps de passer le flambeau. Nous avons été les premiers dans l’innovation sociale, et cette extension représente aujourd’hui l’aboutissement d’un long parcours. Je souhaite que de nouvelles énergies prennent la relève pour continuer cette mission. J’ai fait ma part, à d’autres de prendre le relais en capitalisant sur cette expertise.