Les Marocains, ce sont des ânes. Quoi qu’on leur demande, ils le font.” Voilà les propos d’un exploitant agricole français qu’un saisonnier marocain a rapportés aux journalistes de Streetpress Lina Rhrissi, Samuel Alerte, Matthieu Bidan et Caroline Varon. “Un agriculteur de la Coordination rurale accusé de trafic d’êtres humains”: c’est le titre de l’enquête qui a révélé, le 10 avril, une affaire d’exploitation de ressortissants marocains dans une ferme du Lot-et-Garonne, en France. Salaires impayés, conditions et horaires de travail difficiles, logement proche du milieu carcéral, emprise morale et économique… Les ouvriers agricoles sont les victimes d’un système de contrat qui permet aux gérants de les exploiter impunément.
À l’origine de cette situation, une marchandisation des contrats saisonniers délivrés par le ministère de l’Intérieur français. Des “passeurs” promettent des salaires mirobolants à des Marocains victimes du chômage de masse qui sévit dans le Royaume. Contre 145.000 dirhams, ils fournissent des contrats saisonniers qui permettent aux ouvriers agricoles, quelques mois par an pendant trois ans, d’accéder au territoire français.
Lina Rhrissi, l’une des journalistes qui ont mené l’enquête pour Streetpress, a accepté de dévoiler à TelQuel les dessous d’une affaire aux nombreuses ramifications.
TelQuel : Pouvez-vous nous raconter la genèse de votre enquête ?
Lina Rhrissi : Streetpress est un média reconnu pour sa lutte contre l’extrême droite, donc nous recevons souvent des alertes de citoyens victimes de racisme. Un jour, un Français d’origine marocaine m’a contactée pour me dire que sa vie était ruinée depuis l’arrivée d’un maire de droite dans une commune du Lot-et-Garonne. Au moment où cette alerte m’arrive, les élections législatives françaises viennent de se dérouler, et on assiste à une poussée du Rassemblement national (parti d’extrême droite français, ndlr).
Au sein de la rédaction, on s’est dit qu’en tant que média engagé contre l’extrême droite, on se devait d’aller enquêter dans les territoires où cette force monte. C’est donc aussi pour ça que j’ai été intéressée par cette alerte, même si, à la base, on a une identité plus urbaine.

Je suis allée dans cette commune pour raconter cette histoire. J’ai rencontré plusieurs habitants d’origine marocaine et au cours de nos discussions, j’ai découvert qu’il existait un lien important entre le Maroc et le Lot-et-Garonne en termes d’immigration agricole.
Après avoir eu un maire socialiste pendant des années, ils ont eu un maire de droite avec des idées proches de l’extrême droite. Certains sont présents depuis trois générations, sont allés à l’école dans cette commune, y ont grandi, et aujourd’hui, ils y subissent du harcèlement raciste.
En créant des liens avec cette population, j’ai entendu parler de cas de traite d’êtres humains dans un lieu insalubre où travaillent des ouvriers agricoles. Localement, tout le monde en parlait dans la communauté maghrébine, et pas seulement. Tirant ce fil, mes sources m’indiquent connaître des ouvriers marocains récemment arrivés, ce qui m’a permis d’arriver à notre personnage principal, Java, qui nous a envoyé toutes ses vidéos.

Partant de ces rumeurs, vous êtes allée sur place. Une fois sur les lieux, avez-vous tout de suite pensé à de la traite d’êtres humains?
Au moment où nous menions cette enquête, il y avait déjà une plainte en cours pour traite d’êtres humains. On savait déjà qu’on allait traiter de ce sujet-là en arrivant, mais ça n’empêchait pas de ressentir une ambiance vraiment particulière, car on s’est rendu sur un lieu où l’exploitation était encore active. Java était le dernier Marocain sur place, les autres étant partis un peu en avance. D’ailleurs, on pense qu’informé par l’enquête judiciaire, l’employeur a potentiellement fait partir la plupart des ouvriers agricoles plus tôt.
Le média français “Streetpress” a révélé les pratiques inhumaines réservées à des ouvriers agricoles marocains dans une exploitation du Lot-et-Garonne. Lina Rhrissi, qui a mené l’enquête, raconte les détails de l’affaire.
𝐿𝑖𝑠𝑒𝑧 𝑙’𝑖𝑛𝑡𝑒𝑟𝑣𝑖𝑒𝑤 𝑒𝑛 𝑐𝑙𝑖𝑞𝑢𝑎𝑛𝑡… pic.twitter.com/75M2fCScW6
— TelQuel (@TelQuelOfficiel) May 6, 2025
Java avait extrêmement peur que son patron nous surprenne. On est donc arrivés vers minuit avec mon collègue. On s’est garés très loin, sans mettre les phares, puis on a marché longtemps pour arriver à l’habitation. On s’est même cachés dans des vergers quand on a entendu une voiture passer. Au cours de la soirée, nous avons dû arrêter l’interview soudainement, car Java a entendu un bruit. Nous avons dû être hyper silencieux tandis qu’il sortait vérifier qu’on n’avait pas été repérés par le gérant de l’exploitation. Vu cette ambiance oppressante, on se rend compte des risques qu’a pris Java pour raconter son histoire.
Je n’ai pas l’habitude d’entrer dans des logements aussi insalubres. Mon collègue, qui va parfois dans des prisons, estime que les conditions sont assez comparables, voire pires en termes d’humidité. Une situation d’exploitation inimaginable en France au XXIe siècle.

Dans votre enquête, vous mettez en avant le fait que les ouvriers marocains ont dû payer à des intermédiaires des sommes mirobolantes pour pouvoir travailler en France. Quelles preuves avez-vous accumulées qui permettent de penser à un trafic de contrats saisonniers ?
Celui qu’on a appelé Ahmed, car il souhaitait rester anonyme, a porté plainte et a témoigné avoir payé 145.000 dirhams. Il a pu montrer à son avocat — et on l’a consulté — l’acte de vente d’un terrain qui appartenait à son père. Vu la rapidité avec laquelle on lui demandait de verser les 145.000 dirhams, il a été obligé de le brader à environ 80.000 dirhams, et la date de la vente correspond avec l’attribution de son contrat.
Certains Marocains qui viennent de la région de Taza, dans le Rif, où il existe un chômage endémique, nourrissent des rêves d’Europe qui ne sont parfois pas rationnels pour nous, Français. La revente de contrats délivrés par l’OFII n’est pas un phénomène récent. Je suis tombée sur des articles d’Alternatives économiques (mensuel français, ndlr) datant de 2007 qui évoquent ce marché noir de contrats d’ouvriers.
Aujourd’hui, avec le passage d’une loi qui prolonge la durée de ces contrats à trois ans, le prix a augmenté sur le marché. Je pense que c’est aussi un moyen d’entrer illégalement sur le territoire français, donc ça peut être une opportunité pour certains d’aller en France sans passer par la voie maritime, qui est périlleuse.
Ce contexte explique les sommes invraisemblables qu’ils ont dû payer. D’autres Marocains affirment avoir payé le même montant. On a aussi le témoignage d’une ouvrière agricole française qui dit avoir entendu ses collègues marocains parler des mêmes prix. Enfin, des condamnations ont déjà eu lieu dans la région pour les mêmes sommes. C’est donc un faisceau d’indices.
Dans ce contexte, outre l’État français, est-ce qu’on peut parler de faillite de l’État marocain à protéger ses ressortissants à l’étranger, et à lutter contre le marché noir de contrats saisonniers qui vise les populations les plus pauvres ?
“Si ces pratiques se répandent autant, c’est qu’il existe une permissivité liée à un manque de contrôle des deux côtés”
Tout à fait. Tout cela se passe entre les deux territoires. Ce n’était pas le sujet de mon article, mais si ces pratiques se répandent autant, c’est qu’il existe une permissivité liée à un manque de contrôle des deux côtés.
Suite à la parution de l’article, Java, qui témoigne à visage découvert et qui a pris le plus de risques, est retourné dans son village. Il y subirait des menaces de proches de l’intermédiaire. Il est allé porter plainte au Maroc, et on sait qu’il est aidé par la communauté marocaine du Lot-et-Garonne.
On essaye de se tenir au courant de l’évolution de sa situation, mais on ne sait pas dans quelle mesure il est protégé par les institutions marocaines, et surtout à quel point ses intermédiaires sont mis en cause au Maroc.

Pensez-vous que ces contrats saisonniers soient un vecteur de comportements racistes, et encouragent un sentiment d’impunité de la part des exploitants du syndicat Coordination rurale ?
Les contrats saisonniers sont le résultat d’un arbitrage entre le contrôle de l’immigration et les besoins des agriculteurs, qui a plutôt bénéficié aux employeurs dans les fermes.
Ces contrats créent une double dépendance de l’ouvrier vis-à-vis de l’employeur pour son travail, mais aussi pour son titre de séjour. S’il décide de se plaindre car l’employeur ne lui paye pas le montant inscrit sur le contrat ou parce qu’il fait trop d’heures, l’employeur peut très bien le renvoyer. Sauf que l’ouvrier est lié à ce contrat pour être en France. C’est vraiment tout bénef’ pour les agriculteurs qui n’ont pas de problème à exploiter des Marocains.
Je ne pense pas que ces contrats créent le racisme, mais plutôt qu’ils sont le résultat d’une économie mondialisée raciste où les populations pauvres de pays en développement sont malléables à merci par des employeurs occidentaux.
Depuis la parution de votre enquête, avez-vous eu des retours de la part du syndicat Coordination rurale, proche de l’extrême droite ? Et des exploitants de la ferme en question ?
Absolument pas. On a l’habitude de travailler sur l’extrême droite et les organisations qui en sont proches. De manière systématique, il n’y a pas de réponse ni de prise de responsabilité pour ne pas faire trop de bruit.
Pour vous expliquer la situation, dans le milieu agricole français, il y a des chambres d’agriculture qui sont les instances représentant les agriculteurs. Le syndicat majoritaire est la FNSEA, et les deux minoritaires sont la Coordination rurale, plutôt proche de l’extrême droite, et la Confédération paysanne, qui est plutôt affiliée à gauche.
À l’image de la politique nationale, la Coordination rurale fait une percée dans les dernières élections syndicales. Le Lot-et-Garonne est le département tenu par la Coordination rurale depuis le plus longtemps. C’est le fief de ce syndicat agricole. Ça explique aussi que ce ne soit pas facile dans cette région pour les ouvriers agricoles marocains d’avoir du soutien.

Pour ce qui est du gérant de la ferme, on n’a pas eu de retour. On a reçu des insultes en amont de la publication de l’enquête, mais aujourd’hui, tout le monde se fait un peu discret. On attend les résultats de l’enquête judiciaire, et on espère que ça avancera bien.
Du côté des ouvriers agricoles, j’ai eu des échos selon lesquels des travailleurs marocains de la région, entendant l’histoire de Java, ont fait des démarches auprès de mosquées et de la gendarmerie. Ils ont commencé à prendre la parole sur leurs conditions de travail. Je suis de près l’évolution et il y aura peut-être une suite.
MISE À JOUR
Suite à la publication de cette interview, l’ambassade de France au Maroc a tenu à apporter ces précisions :
1. Les autorisations de travail sont déposées par les exploitants agricoles et instruites par un service administratif basé en France.
2. Le “marché noir des contrats” est le fait d’intermédiaires qui proposent aux exploitants des saisonniers marocains abusivement présentés comme des membres de leurs familles alors qu’ils s’agit souvent de personnes à qui ces opportunités de travail sont chèrement facturées.
3. L’administration française (police, justice, OFII) est pleinement mobilisée pour lutter contre le dévoiement de la procédure d’introduction des saisonniers et contre les conditions de travail irrespectueuses de leur dignité. Cette action a donné lieu à plusieurs condamnations (pénales) en 2024-2025.
4. Les employeurs français sont fortement incités par l’administration française à recruter leur saisonniers marocains en recourant aux services compétents de l’ANAPEC. Plusieurs conventions en ce sens ont été signées, d’autres en cours de préparation.
