La culture est une affaire sérieuse. Elle est devenue une nouvelle ligne de front sur laquelle le Maroc et l’Algérie s’affrontent par déclarations interposées et manœuvres diplomatiques. Le contentieux dépasse les enjeux du tracé d’une frontière ou d’une dominance économique régionale. C’est une guerre pour définir l’identité d’un pays, pour sa mémoire.
Le voisin de l’Est, depuis plusieurs années, tente d’effacer ce qui fait la singularité du Maroc. S’approprier un patrimoine, ce n’est pas seulement revendiquer un plat, un vêtement ou encore un savoir-faire. S’approprier un patrimoine, c’est tenter de réécrire le récit national d’un pays en le vidant de sa substance. Effacer sa mémoire pour annihiler ce qui constitue le socle de la nation.
Les terrains d’affrontement de cette nouvelle guerre ne manquent pas. Elle s’est d’abord déclenchée sur les réseaux sociaux où des armées de bots, poussées par les deux pays, inondent X, Facebook et TikTok de revendications en tout genre. Mais cette guerre des références ne se limite pas qu’au numérique. Elle se joue aussi dans les couloirs des institutions onusiennes, comme l’UNESCO et l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle. À coup de dépôts de dossiers et de plaidoyers diplomatiques, la bataille pour le patrimoine s’est muée en une guerre silencieuse, dont les victoires sont scellées par des certifications.
Cette guerre touche chacun d’entre nous, que ce soit dans notre quotidien ou dans nos souvenirs les plus ancrés. Car le patrimoine, ce n’est pas une simple liste d’objets classés. Il est sensoriel, affectif, voire viscéral. Le patrimoine, c’est l’odeur du couscous qui s’élève dans les cuisines marocaines chaque vendredi. C’est le bruit de ce métier à tisser, c’est la texture des broderies ornant les caftans et nécessitant une minutie et un savoir-faire ancestral qui se transmettent de génération en génération. C’est aussi le goût de ce thé réconfortant, préparé en se penchant sur une bouta, ou un majmar pour les puristes.
“Le pouvoir algérien semble multiplier les stratégies de repli, cherchant à masquer ses propres carences par une politique d’appropriation”
Cette offensive culturelle n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une dynamique bien plus large, elle est le symptôme d’un pays en quête d’identité. Depuis l’arrivée de Abdelmadjid Tebboune, le pouvoir algérien semble multiplier les stratégies de repli, cherchant à masquer ses propres carences par une politique d’appropriation. Incapable d’unifier sa propre mémoire nationale, il tente de la recomposer en puisant chez nous. Ce phénomène n’est pas isolé. La Turquie et la Grèce s’affrontent depuis des décennies sur des éléments de patrimoine commun. Et l’Azerbaïdjan et l’Arménie ont eux aussi fait du patrimoine une arme.
Face à cette attaque, le Maroc a su défendre son patrimoine. Mais il l’a souvent fait en réaction. Chaque dossier monté à l’UNESCO, chaque déclaration officielle, chaque campagne de sensibilisation est une réponse à une offensive extérieure. Il est temps d’inverser la dynamique. Les exemples existent. La France et l’Italie ont su protéger leur patrimoine, notamment culinaire, en mettant en place des cadres juridiques et des stratégies diplomatiques calculées.
Il ne suffit pas de réagir aux attaques. Il s’agit désormais d’anticiper, de sanctuariser et de verrouiller. La préservation de notre héritage doit faire l’objet d’une politique proactive, portée par une vision claire et réfléchie. Car la culture est une frontière aussi essentielle que celles qui figurent sur les cartes. Et la protéger, c’est protéger notre histoire, notre héritage, nos identités.
