Education : Tisse moi un avenir

À Salé, la styliste Fadila El Gadi a ouvert une école où des jeunes des quartiers défavorisés apprennent l’art de la broderie.

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Crédit: Margaux Mazellier
Crédit: Margaux Mazellier

Au beau milieu du quartier résidentiel de Hay Essalam à Salé, au premier étage d’une petite maison blanche des années 1970, des élèves brodent en silence. Dans la salle aux murs blancs, les filles, sagement assises autour de la table en bois, brodent des papillons à l’aide de leur tambour. Sur la banquette d’à côté, dé à coudre sur le pouce, les garçons s’entraînent à reproduire les broderies des caftans.

Ces élèves sont ceux de la première promotion de l’école gratuite de broderie de la styliste Fadila El Gadi, ouverte depuis le 19 septembre dernier à Salé. Un lieu dont la créatrice rêvait depuis plusieurs années pour sa ville natale, et qu’elle a entièrement financé. L’idée ? “Faire revivre un patrimoine ancestral actuellement en perdition et offrir un avenir aux enfants de Salé”, explique-t-elle. Pendant deux années, les 13 élèves de la formation — sept garçons et six filles âgés de 12 à 17 ans — apprendront les rudiments de la broderie, du perlage ou encore de la passementerie. À ces cours s’ajoutent ceux de mathématiques, de français et d’arabe. “Dans cette école, les enfants vont apprendre à broder, mais aussi à écrire, à s’exprimer et s’ouvrir au monde”, s’enthousiasme la créatrice.

Broderie d’ici et d’ailleurs

Aux murs, des photos de femmes occidentales vêtues des robes de Fadila El Gadi. En bas, une vaste pièce est réservée à l’exposition de ses créations. “À l’avenir, cette pièce deviendra un workshop où des artistes marocains et étrangers pourront venir travailler avec les enfants”, commente-t-elle. Dernière collaboration en date, celle avec l’artiste marocain basé à Londres, Hassan Hajjaj. Le photographe a pris en photo des poupées Barbie habillées des créations de la styliste. “Je veux que les enfants découvrent d’autres univers que celui de leur quotidien, qu’ils s’ouvrent à d’autres cultures”, explique Fadila El Gadi. Autre symbole de ce carrefour entre l’Europe et le Maroc, le choix d’Etchika Choureau — qui fut la maîtresse de Hassan II — comme marraine de l’école : “Elle est ma muse, j’aime son élégance racée et son charisme”. Car dans cette école, ce n’est pas uniquement la broderie traditionnelle qui est enseignée aux élèves, mais aussi “la broderie internationale”, comme aime à le rappeler la créatrice.

Je leur apprends à travailler comme dans les ateliers de haute couture parisiens, mais en adaptant les techniques aux traditions locales pour qu’ils puissent travailler ici”, commente Sandra, leur professeure de broderie. Un monde qui fait rêver filles et garçons, lesquels s’imaginent déjà monter leur propre atelier. Même les garçons, au départ réticents à l’idée d’utiliser un tambour — “trop féminin pour eux”, d’après la professeure —, se sont pris de passion pour cet art ancestral. “C’est le cours que je préfère maintenant. Vous savez, tous les grands maîtres artisans sont des hommes”, lance fièrement Houssam, 13 ans, qui espère un jour monter son propre atelier de broderie à Salé.

Je ne voulais pas faire de la broderie, explique Nadia, 17 ans. Mais ici, je me sens libre et j’ai envie de tout apprendre”. Après avoir redoublé deux fois, les parents de la jeune fille avaient menacé de la déscolariser. “Ils voulaient qu’elle trouve un travail pour qu’elle ramène de l’argent”, explique Najib Mtoul, le directeur de l’école et ami de longue date de la styliste. Le domicile de Nadia se trouvant à 50 kilomètres, la créatrice a proposé de l’héberger pour qu’elle intègre l’école tout en poursuivant ses études. Son histoire n’a rien d’original. Car si le cadre a quelque chose de féérique, l’histoire des élèves l’est moins.

De la rue aux pupitres

Si certains élèves fils d’artisans connaissaient déjà les bases de la broderie, la majorité d’entre eux ne l’avaient encore jamais pratiquée, et n’avaient même jamais mis les pieds à l’école. “L’échec scolaire n’était pas un critère de choix au départ”, explique la styliste. Mais cette réalité s’est plutôt imposée à eux au moment de l’ouverture. “Vous ne pouvez pas imaginer la détresse des mamans et des papas que j’ai reçus”, poursuit-elle. Avant d’intégrer l’école en début d’année, Hiba, 12 ans, vivait dans la précarité “C’est sa grand-mère qui est venue nous supplier de la prendre dans l’école”, se souvient le directeur, ému. Concentrée sur sa broderie, la petite fille parle à peine. Pourtant, ses professeurs affirment qu’elle a beaucoup changé depuis le début de l’année.

À côté d’elle, Youssef, 15 ans, écoute la conversation en silence. Tout en continuant minutieusement son travail de couture sur le bout de tissu blanc, il lance : “Moi j’ai quitté l’école de Salé l’année dernière parce que j’habite à 20 kilomètres de là. Mes parents n’avaient pas assez d’argent pour me payer le transport”. Sa camarade, Ghalia, 15 ans, explique à son tour qu’elle a dû arrêter l’école après le CM2. “Je n’avais pas de papiers”, explique timidement la jeune fille. “Nous avons dû engager un avocat pour régler ce problème, glisse discrètement Fadila El Gadi, car sans état civil, pas d’école”.

Une deuxième famille

L’équipe a dû adapter sa formation aux enfants, afin qu’ils puissent créer dans un environnement confortable. “Par exemple, on s’est rendu compte que lorsque les élèves arrivaient le matin, ils n’étaient pas douchés et avaient faim”, explique Fadila El Gadi. Ses collègues et elle ont donc décidé d’avancer l’heure d’arrivée pour que les enfants puissent se laver et manger avant le début des cours. “En même temps, il faut voir dans quelles conditions ils vivent”, déplore Najib Mtoul. La plupart des élèves viennent de l’Oued, un quartier défavorisé de Salé. “On l’appelle comme ça parce qu’il était traversé par un cours d’eau qui charriait toutes sortes d’ordures, je vous laisse imaginer…”, raconte-t-il. Ici, les enfants sont chouchoutés. En plus d’être pris en charge le matin, les élèves participent à de nombreuses activités dont leurs parents n’ont normalement pas les moyens : cours de relaxation, activités musicales, initiation au théâtre… Plus qu’une école, l’établissement s’est rapidement transformé en une sorte de deuxième maison où les enfants peuvent laisser libre cours à leur imagination. “Je voulais un endroit apaisant pour eux. L’idée était aussi de les séduire pour leur donner envie de faire un métier qui n’est plus du tout valorisé”, explique la créatrice.

Pari gagné pour la créatrice, puisque tous les élèves rêvent aujourd’hui de devenir des maâlems. “On aura chacun notre propre atelier et on travaillera en partenariat avec celui de Fadila”, s’enthousiasme Ayoub, 14 ans, dont le frère apprend la couture traditionnelle. Lorsqu’on demande aux enfants quelle discipline ils préfèrent en particulier, la réponse est souvent la même : “Tout”. “C’est indéniable, tous les enfants se sont transformés depuis leur arrivée. Petit à petit, ils reprennent confiance en eux et se projettent dans l’avenir”, se réjouissent à l’unisson le directeur et la présidente de l’école. Une école que les élèves ont du mal à quitter le vendredi soir. “Ils nous demandent souvent pourquoi ils ne peuvent pas rester le week-end !”, s’amuse le directeur. À mi-chemin entre l’école et le foyer familial, l’établissement est finalement devenu leur refuge.

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