DR

Lionnes de l’Atlas : football féminin, le changement de dimension

Longtemps relégué au second plan, parfois ignoré, parfois moqué, le football féminin marocain a changé de statut. Sous l’impulsion du Roi Mohammed VI, la FRMF en a fait un projet à part entière. Les résultats ne sont plus des accidents heureux. Ils sont les signes visibles d’une politique.

Par

Pendant longtemps, le football féminin marocain a vécu dans les marges. Peu regardé, peu structuré, peu considéré. Il existait, bien sûr. Il avait ses passionnées, ses pionnières, ses éducateurs obstinés, ses clubs qui tenaient par conviction. Mais il restait souvent un chantier parallèle, un football que l’on encourageait poliment sans toujours lui donner les moyens de grandir.

Ce temps est en train de disparaître. Pas seulement parce que les Lionnes de l’Atlas remplissent les stades, offrent des émotions et jouent désormais des finales. Mais parce que le football féminin a changé de place dans la hiérarchie des priorités. La bascule ne s’est pas faite en un soir.

“Elle repose sur un travail engagé depuis plusieurs années, avec ses jalons, ses choix forts, ses structures et ses résultats. Aujourd’hui, les joueuses locales disposent d’un cadre plus digne, de contrats, d’un suivi, d’une vraie vie d’athlète. Ce n’est pas un détail. C’est même l’une des conditions de la progression”, déclare à TelQuel, une source qui a fait partie de la “task-force” chargée de mettre sur pied le projet.

D’un chantier parallèle à une priorité fédérale

les Lionnes de l’Atlas remplissent les stades, offrent des émotions et jouent désormais des finales

Ce changement se voit d’abord dans la manière dont les joueuses sont désormais considérées. Les meilleures évoluent dans un cadre plus structuré. Elles sont suivies, formées, mieux protégées. Cette structuration concerne aussi les jeunes.

Les joueuses sont repérées plus tôt, accompagnées dans les catégories, suivies au Maroc comme en Europe. Une jeune Marocaine qui grandit dans un club étranger sait désormais qu’un chemin existe avec les sélections nationales. Elle peut porter le maillot en U17, en U20, puis rêver des A.

Le choix de confier les Lionnes à Jorge Vilda dit aussi cette ambition. Faire venir un technicien champion du monde avec l’Espagne en 2023, c’est envoyer un signal clair : la FRMF ne veut plus faire les choses à moitié lorsqu’il s’agit de football féminin. L’équipe nationale A n’est pas un simple symbole. Elle doit travailler avec des standards de haut niveau. Elle doit progresser, rivaliser, assumer.

Cette exigence peut parfois rendre le jugement plus dur. Deux finales de Coupe d’Afrique perdues peuvent nourrir de la frustration. Pour certains, ce n’est jamais assez. Pour d’autres, c’est déjà immense, à condition de se souvenir d’où l’on vient. Car il y a quelques années encore, voir les Lionnes jouer des finales, disputer une Coupe du Monde, passer le premier tour dès leur première participation et devenir une référence africaine aurait semblé presque irréel.

Structurer pour durer

L’équipe A est le sommet visible d’un iceberg beaucoup plus large : formation, détection, championnat national, clubs structurés, staff technique, suivi médical, catégories de jeunes, scouting des binationaux, organisation de compétitions.

Le Maroc ne se contente plus de jouer. Il organise. L’attribution par la FIFA au Royaume des Coupes du Monde féminines U17 de 2025 à 2029 confirme ce changement de dimension. Pendant cinq éditions consécutives, le Maroc accueillera une compétition mondiale de jeunes, devenue annuelle et élargie à 24 équipes.

Organiser ce type de tournoi, c’est exposer les jeunes joueuses marocaines à d’autres écoles, d’autres rythmes, d’autres exigences. C’est aussi banaliser l’idée que les filles ont leur place dans les grands rendez-vous du football. Pour un pays qui veut élargir sa base de pratiquantes, l’image compte. Une petite fille qui voit une Coupe du Monde féminine U17 se jouer au Maroc ne regarde plus le football de la même manière. Elle ne voit pas seulement un spectacle. Elle voit une possibilité.

Au niveau des clubs, l’AS FAR joue ce rôle de locomotive. Championne d’Afrique, régulièrement présente dans les grands rendez-vous continentaux, l’équipe militaire a longtemps constitué l’ossature des Lionnes de l’Atlas.

Les distinctions individuelles récentes confirment cette montée en gamme. Ghizlane Chebbak, ancienne figure de l’AS FAR aujourd’hui à Al Hilal, a été sacrée Joueuse africaine de l’année 2025. Sanaâ Mssoudy, elle, a été désignée meilleure joueuse interclubs africaine après avoir contribué au sacre continental de l’AS FAR en Ligue des champions féminine.

Les Lionnes comme vitrine et comme levier

L’une des plus belles histoires de réussite de ce projet reste la Coupe du Monde 2023, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Pas seulement parce que les Lionnes y ont participé. Mais parce qu’elles y ont montré, en quelques jours, tout ce que ce football féminin marocain était devenu : fragile encore par moments, mais debout ; novice à ce niveau, mais déjà capable de répondre ; touché, mais jamais résigné.

Au moment de valider le billet mondial, Ghizlane Chebbak mesurait déjà le chemin parcouru. “Il y a sept années de cela, personne n’aurait cru que nous allions jouer la Coupe du Monde. Et pourtant, dans quelques mois, nous y serons”, confiait la capitaine des Lionnes en zone mixte, heureuse, presque incrédule devant l’ampleur du moment. Elle ne savait pas encore ce que ce Mondial allait lui offrir. Ni ce qu’il allait demander à son groupe.

Khadija Er-Rmichi, elle, parlait déjà de récompense intime. “La Coupe du Monde est un rêve éveillé. Pour nous, joueuses qui avons vraiment connu des moments difficiles, des périodes de doute sur nos carrières, participer au Mondial en représentant ce drapeau, c’est quelque chose d’exceptionnel pour la joueuse et la femme marocaine”, confiait la gardienne des Lionnes avant le tournoi.

Puis le rêve a commencé par une gifle. Une vraie. 6-0 face à l’Allemagne, ultra-favorite, pour une entrée brutale dans le très haut niveau. De quoi douter ? Oui. De quoi se demander si les Lionnes méritaient vraiment leur place ? Certains ne s’en sont pas privés. Mais les joueuses de Reynald Pedros n’ont pas laissé les critiques écrire la suite à leur place.

Face à la Corée du Sud, championne d’Asie, le Maroc a gagné 1-0 grâce à un but de Btissam Jraidi, devenue la première femme arabe à marquer dans une Coupe du Monde. Sur le papier, l’honneur était déjà sauvé. Mais les Lionnes en voulaient davantage. Contre la Colombie, alors que la planète foot les donnait perdantes, elles ont encore créé la surprise : victoire 1-0, pendant que la Corée du Sud tenait l’Allemagne en échec.

Les images ont fait le tour du monde : les joueuses rivées aux téléphones, l’attente du résultat allemand, puis les larmes, les cris, les embrassades

Le Maroc se qualifiait pour les huitièmes de finale dès sa première participation. Les images ont fait le tour du monde : les joueuses rivées aux téléphones, l’attente du résultat allemand, puis les larmes, les cris, les embrassades. Btissam Jraidi peinait à cacher son émotion. “Nous y avons cru, et nous l’avons fait. Nous sommes en second tour d’une Coupe du Monde parce qu’on le mérite. On l’a fait pour le peuple marocain, pour Sa Majesté qui a toujours cru en nous et pour notre Fédération qui nous offre tous les moyens de réussite.”

En huitième, il n’y aura pas de miracle. Les Lionnes s’inclinent 4-0 face à la France. Mais elles quittent le tournoi avec les honneurs, les applaudissements et une promesse simple : revenir plus fortes. Leur parcours a donné du sens au chantier engagé. Il a montré que la structuration n’était pas un slogan, mais une trajectoire. Il a aussi offert aux plus jeunes des modèles, des visages, des joueuses auxquelles s’identifier.

“La Coupe du Monde, c’est la grande récompense pour nous. Parce qu’on a vraiment travaillé d’arrache-pied dans ce grand chantier qu’est la mise à niveau du football féminin. Humainement d’abord, puis sportivement ensuite. On offre aux joueuses tous les moyens de performer, et elles le rendent bien à tous les Marocains”, décrit à TelQuel une source au sein de la FRMF.

Ce qu’il faut encore bâtir

“Le nombre de licenciées doit continuer à augmenter. La pratique doit devenir plus naturelle dans les écoles, les quartiers, les clubs, les régions”

Une source au sein de la direction technique nationale

“Reste maintenant à élargir. Le nombre de licenciées doit continuer à augmenter. La pratique doit devenir plus naturelle dans les écoles, les quartiers, les clubs, les régions. Il faut davantage de terrains accessibles, de structures de proximité, de compétitions régulières, d’éducatrices formées, de familles convaincues. Le très haut niveau progresse, mais il doit s’appuyer sur une base plus large”, explique à TelQuel, une source au sein de la direction technique nationale.

C’est souvent là que se joue la vraie révolution. Pas seulement dans une finale, pas seulement dans une récompense CAF, pas seulement dans une Coupe du Monde organisée à domicile.

“Le très haut niveau progresse, mais il doit s’appuyer sur une base plus large”, explique à TelQuel, une source au sein de la direction technique nationaleCrédit: DR

Mais dans le moment où une fille de dix ans peut dire qu’elle veut jouer au football sans que cela surprenne. Dans le moment où ses parents ne voient plus ce choix comme une fantaisie, mais comme une voie possible. Dans le moment où les clubs ne considèrent plus leur section féminine comme une obligation, mais comme une partie naturelle de leur identité.

Le football féminin marocain a changé de dimension parce qu’il a changé de regard. Il n’est plus un chantier à côté du chantier principal. Il fait partie du projet. Le football féminin marocain n’a plus besoin de demander sa place. Il l’a prise. Le défi, maintenant, est de l’agrandir.