Ta vie en l’air. L’illusion du bonheur

Par Fatym Layachi

Tu es en pleine dépression post-vacances. Tu remets toute ta vie en question. Tu trouves tout totalement insipide. Même le shopping ne te donne pas envie, c’est dire à quel point tu n’as pas le moral. Tu regardes autour, rien ne t’émerveille. Et puis tu ne vois pas du tout ce qui pourrait te passionner en ce moment. Tu as beau enchaîner les soins du visage, les manucures et les jus de légumes, tu te trouves terne. Mais le pire c’est que ce soir tu es invitée à dîner chez une de tes copines de lycée. D’ailleurs, si ça ne tenait qu’à toi, tu la considèrerais comme ton ex-copine. Mais bon, apparemment, à moins d’une raison de type dispute ou autres fâcheries on n’appelle pas ses amis des ex. Tu trouves ça dommage.

Vous avez été potes il y a plus de quinze ans, vous n’avez strictement plus rien en commun, mais vous devez continuer à vous voir de temps en temps. C’est de la bienséance sociale, c’est ta corvée du jour. Qu’est-ce qu’il a bien pu te prendre d’accepter cette invitation ? Ta politesse finira par te perdre. En même temps, elle a tellement insisté, c’est qu’elle a très envie de recevoir toutes ses copines depuis qu’elle s’est installée avec son mari. Il est vingt heures trente, te voilà dans leur hall d’immeuble, l’idée même de ce dîner te saoule déjà. Mais tu as un sourire sur les lèvres et un bouquet de lys à la main ; ta politesse te sauve. Tu te retrouves dans ce salon où tlamet et art contemporain tentent de faire bon ménage, à l’image de leur tiraillement entre traditions mal apprises et modernité mal assumée. Madame exhibe sa bague, Monsieur exhibe son appart dans lequel il a installé sa femme et sa nouvelle vie. Ils ont ton âge mais semblent déjà tristement adultes. C’est peut-être pour ça, finalement, qu’elle tenait tellement à ce que tu viennes, tu dois lui rappeler ce qu’elle a décidé de ne plus être : une jeune femme. Elle a bien enfermé sa jeunesse dans un coin de sa tête. Elle n’a pas menti non plus sur qui il était, elle a juste un peu atténué. Son mari a accepté de ne pas être le premier amant. Monsieur se dit moderne. Mais son honneur est sauf. Personne ne connaît ses ex. Monsieur veut bien être moderne mais il ne faut pas déconner non plus.

A bien y regarder, même leur mode de vie pourrait être un tract électoral du PAM. Se côtoient sur la table tagine de poulet, salade de quinoa au sferjel, sashimi de daurade et pastilla au foie gras servis sans la moindre cohérence digestive. Bien évidemment que toi, tu n’as rien contre le mélange des genres. Au contraire, tu en es une adepte. Un sac Balenciaga et un tee-shirt Zara ou un saroual et un perfecto te semblent même être parmi les unions les plus heureuses qui soient. Mais ce soir tu trouves que tout a l’air faux, que ça ne raconte rien. Tu écoutes leur conversation en souriant. Ils sourient aussi. Ils ont les apparats du bonheur mais sont-ils heureux ? Surtout, est-ce de ça dont il s’agit ? Est-ce après ça qu’ils courent ? Toi, tu es peut-être un peu conne mais tu te dis que le bonheur, ça devrait être important. Ou au moins sa quête. Mais avoir une vie bien rangée est peut-être une priorité. Tu souris, dis merci encore une fois, refais un compliment sur la salade de quinoa. Tu remontes dans ta voiture. Tu as un peu la nausée. Le poulet devait être un peu trop gras. Ou la vie de ce couple un peu indigeste. Tu appelles Zee : “Et si on allait boire un dernier verre ?” Elle a dîné avec sa famille. Elle est autant dépitée que toi. Vous vous retrouvez pour quelques fous rires, un peu de vodka et beaucoup de glaçons. Et parce que vous avez la tête qui tourne un peu et que vos petits cœurs refusent d’arrêter de rêver, vous finissez par vous dire que ça serait quand même assez beau d’arriver à “devenir vieux sans être adultes”.

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