Mondial-2026 : sous les cinq étoiles du Brésil, le vertige d'un sommet face aux Lions

À trois jours de l’entrée en lice du Brésil face au Maroc, l’assurance légendaire des supporters auriverdes a laissé place à une prudence inhabituelle. Entre l’incertitude autour de Neymar et le respect suscité par les Lions de l’Atlas, la Seleção aborde ce choc avec plus de doutes que de certitudes.

Par

Les Lions de l'Atlas se sont imposés 4-0 contre Madagascar le 2 juin 2026 en match amical avant le Mondial 2026. Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

Dans un café du quartier de l’Asa Sul, à Brasilia, le serveur esquisse un sourire timide lorsqu’on évoque l’entrée en lice de la Seleção à la Coupe du monde 2026. « Le Maroc ? Ça ne sera pas facile », glisse-t-il en déposant une boisson fraîche sur la table. Quelques mots lancés presque machinalement, mais qui résument l’état d’esprit des Brésiliens à l’approche du 13 juin. « Mais je dirais quand même un 2-1 », finit-il par trancher. Le score étriqué importe presque moins que le silence prudent qui a précédé.

Comme beaucoup d’autres ici, la méfiance n’efface pas le patriotisme : il voit, naturellement, son Brésil l’emporter. C’est l’instinct viscéral d’un quintuple champion du monde qui parle, hérité de générations élevées dans le culte du futebol.

Une note de réserve s’invite pourtant dans l’échange. « Hakimi est super dangereux », glisse un habitué attablé un peu plus loin, les yeux rivés sur l’écran suspendu au-dessus du comptoir.

Les flash info en boucle plombent l’ambiance : la blessure au mollet de Neymar, annoncé très incertain pour ce premier match face aux Lions de l’Atlas. L’homme secoue la tête, puis soupire : « Sans « Ney », ça sera plus dur! ».

Interrogé par la MAP, Ubiratan Leal, commentateur de la chaîne ESPN, admet que ce tirage au sort n’a rien d’un cadeau pour une Seleção en quête de repères. « Si le Brésil entame mal sa rencontre, il risque de perdre ou de concéder un nul, car l’adversaire est fort », observe-t-il.

« On peut facilement imaginer un 0-0 qui s’éternise. Et si le Maroc parvient à ouvrir le score, l’anxiété gagnera instantanément le Brésil. La question sera alors de savoir comment marquer face à une équipe qui défend si bien », résume l’analyste d’ESPN.

« Un collectif redoutable »

Au scepticisme populaire et des plateaux de télévision répond la réalité brute du terrain. Nilton Nunes, qui suit au jour le jour la préparation des Lions de l’Atlas pour une chaîne locale, partage ce constat : « Le Maroc est en stage depuis le 22 mai. Il est l’une des sélections les mieux armées techniquement, physiquement et tactiquement pour ce Mondial ».

Derrière cette rigueur, les chiffres parlent d’eux-mêmes : une solide septième place au classement FIFA et une impressionnante série d’invincibilité.« Le sélectionneur Mohamed Ouahbi, arrivé il y a trois mois, a été très habile », poursuit Nilton Nunes. « Il n’a pas bouleversé l’organisation tactique héritée de Walid Regragui. C’est un collectif redoutable, capable de se replier très bas tout en exploitant d’excellents attaquants en transition. Le Brésil va au-devant de grandes difficultés. »

Cette prudence s’empare désormais du quotidien, des débats télévisés aux discussions dans les botecos de Rio ou de São Paulo, jusqu’aux cercles plus feutrés de la capitale fédérale. Un changement de regard qui s’invite même dans les favelas.

La tunique rouge floquée du numéro 2 d’Achraf Hakimi s’y remarque aux côtés des maillots auriverdes de la Seleção. Preuve de la popularité du latéral droit marocain auprès de la jeunesse brésilienne.

« Longtemps, le Maroc se résumait dans l’imaginaire des Brésiliens à la telenovela O Clone (Ndlr : feuilleton brésilien culte du début des années 2000, tourné en partie au Maroc). Aujourd’hui, ils vous parlent tout de suite de football, de Hakimi et du Raja », constate Youssef, installé depuis vingt ans à São Paulo où il tient un petit commerce avec son épouse brésilienne.

Moins visible que les vagues d’immigration libanaise ou syrienne, la diaspora marocaine perçoit ce basculement culturel avec autant de sensibilité et de fierté. Elle révèle les nuances d’une identité partagée entre deux pays.

« Ma femme portera le maillot jaune. Mais pour moi, le cœur n’a qu’une couleur. Quoi qu’il arrive, la fête sera belle », tempère Youssef au bout du fil.

La Seleçao sur le fil du rasoir

Si le public brésilien fait preuve d’autant de retenue, c’est aussi parce que la Seleção n’a plus l’aura d’antan. Son dernier sacre remonte à 2002. C’était une autre époque, un autre football, portés par le génie de Ronaldo, Rivaldo et Ronaldinho.

La génération « Neymar » n’a jamais réussi à assumer ce lourd héritage, concédant même la pire humiliation du football national : le terrible 1-7 face à l’Allemagne, en demi-finale du Mondial 2014, sur son propre sol.

Durant les éliminatoires de la zone AmSud, la Seleção a encore déçu, s’enlisant à une laborieuse cinquième place sous les ordres de Dorival Júnior. Ce marasme a poussé la fédération à trancher dans le vif en confiant les rênes à Carlo Ancelotti en mai 2025. Arrivé en pompier de service, le technicien italien a stabilisé le groupe pour arracher le billet mondial, mais ce parcours chaotique nourrit le scepticisme populaire.

Si la quête de l’hexa obsède toujours le pays de Pelé, la certitude de balayer le premier venu a définitivement cédé le pas à une vigilance froide.

Dans ce Groupe C, complété par l’Écosse et Haïti, le trône de la phase de poule est farouchement disputé pour s’éviter un calendrier dantesque dès les seizièmes de finale. Une deuxième place fatidique est précisément la hantise des Brésiliens sur les réseaux sociaux.

à lire aussi

« Le Brésil n’est pas prêt. Autant soutenir le Maroc! », s’inquiète Aurea, aussitôt rejointe par Afonso : « Tout à fait d’accord. Si on finit deuxièmes, on prend un cador au tour suivant et c’est le retour direct à la maison. »

Pour les nostalgiques, l’affiche possède un délicieux parfum de Mondial 1998, époque où le Brésil de Ronaldo, Rivaldo et Bebeto l’avait emporté sans trembler (3-0) face à la bande de Mustapha Hadji.

Vingt-huit ans plus tard, la donne a changé. Face à un Maroc décomplexé, demi-finaliste au Qatar et vainqueur de leur dernier duel à Tanger (2-1), l’avion de la Seleção a bien reçu son baptême sous les jets d’eau au décollage de Rio. Mais ce rituel suffira-t-il à leur porter bonheur ? Le décor est planté, place au jeu.