[Tribune] Le Maroc n'a pas perdu contre la France, il a rencontré son plafond et c'est une bonne nouvelle

Par Nawfel Raghay

Le quart de finale de Boston a presque suffi à effacer cinq formidables semaines de football marocain. Pourtant, les chiffres racontent une autre histoire : celle d'une équipe à qui le tirage a donné le tournoi le plus dur de tous, et qui a buté sur une limite qu'on peut nommer. Et ce qu'on peut nommer, on peut le traiter.

Le 14 juillet à Dallas, l’Espagne a battu la France 2-0. Le lendemain matin, la presse française cherchait ses mots. « On a perdu contre nous-mêmes ». « On n’a pas joué notre jeu ». « Une équipe méconnaissable ». Deschamps a évoqué les erreurs techniques et le manque de dangerosité offensive. Les Bleus, invaincus depuis douze matchs officiels, sortis d’une phase de groupes parfaite, n’ont pas cadré grand-chose face à Rodri et Lamine Yamal.

Cinq jours plus tôt, à Boston, la France avait battu le Maroc 2-0. Même score. Mêmes mots, à Rabat comme à Paris : ils n’ont pas joué leur jeu, ils se sont sabordés, ils n’étaient pas eux-mêmes. Quand une équipe rencontre plus fort qu’elle, elle ne ressemble plus à elle-même. Ce n’est pas une trahison. C’est la définition même de « plus fort qu’elle ». Mais voilà où les deux pays divergent.

À Paris, personne n’a cherché de raisons extra-sportives. Personne n’a accusé les joueurs d’avoir « vendu » le match. On a dit que l’Espagne était plus forte, et on est passé à autre chose.

Une confession pour commencer

“Une France championne, et le Maroc n’aurait plus été bêtement éliminé : il aurait été éliminé par les futurs champions du monde”

Nawfel Raghay, directeur général de l'ARTI

Mardi soir, je voulais que la France gagne. Pas par affection, par arrangement. Une France finaliste, une France championne peut-être, et le Maroc n’aurait plus été bêtement éliminé : il aurait été éliminé par les futurs champions du monde. La défaite devenait une note de bas de page dans le sacre de quelqu’un d’autre.

 

L’Espagne a gagné 2-0, et j’ai finalement eu mieux que ce que j’espérais. Parce que pendant quatre-vingt-dix minutes, j’ai regardé une équipe de France ne jamais prendre le match à son compte. Ne pas cadrer. Ne pas se reconnaître. Exactement comme le Maroc cinq jours plus tôt, sur le même score. Je cherchais un alibi. J’ai reçu une explication. C’est infiniment plus utile. Certains concitoyens, eux, ont choisi l’alibi. Et ils lui ont donné un visage. Il aura suffi de quelques secondes de vidéo. Achraf Hakimi, assis sur la pelouse, souriant en discutant avec Désiré Doué, son coéquipier au PSG. Le capitaine est devenu un traître en une nuit. « Tu as trahi le Maroc ». « Il a abandonné l’équipe ».

Rappelons alors qui est ce traître. Le joueur qui a porté ce maillot jusqu’en demi-finale au Qatar. Qui est rentré blessé de sa saison pour disputer une CAN éprouvante à domicile. Qui enchaîne, comme l’a rappelé Ouahbi, pratiquement sans interruption entre les compétitions de clubs, la Ligue des champions, la CAN et la Coupe du monde. Le même homme dont son sélectionneur dit : « Dans dix ans, on se dira qu’on avait quand même le meilleur latéral droit du monde ».

 

D’autres images, prises les mêmes minutes, montrent Hakimi effondré. Elles ont beaucoup moins circulé. On a choisi les trois secondes qui arrangeaient la colère. Voilà le vrai sujet de cet article. Pas seulement la défaite, mais le diagnostic que nous en avons fait.

D’abord, le tournoi que personne d’autre n’a joué

Le 11 juin 2026, veille du coup d’envoi, le classement FIFA se lisait ainsi : Argentine, Espagne, France, Angleterre, Portugal, Brésil, Maroc (7e), Pays-Bas, Belgique, Allemagne.

Retenez ce top 10. Puis regardez ce que le Maroc en a fait.

Match d’ouverture : Brésil (6e). 1-1. Seizième de finale : Pays-Bas (8e). Qualification aux tirs au but.

“Quand on accuse les Lions de n’avoir pas joué leur jeu à Boston, il faut avoir aussi l’honnêteté de rappeler qu’ils arrivaient à ce match avec deux top 10 dans les jambes, et les Bleus avec zéro”

Nawfel Raghay, directeur général de l'ARTI

Deux affiches top 10 contre top 10, toutes deux avant les huitièmes. Aucune autre sélection qualifiée en huitièmes n’en a joué une seule avant ce stade. La première, ce fut l’Espagne contre le Portugal en huitièmes, passée sur un but à la 90e.

Pendant ce temps, la France jouait le Sénégal (18e), l’Irak (63e), la Norvège (19e), la Suède (37e), le Paraguay (34e). Cinq matchs, zéro adversaire du top 10. Le premier fut le Maroc. Le deuxième, l’Espagne, et elle a perdu.

Ce n’est pas un reproche adressé à la France. C’est le tirage au sort. Mais quand on accuse les Lions de n’avoir pas joué leur jeu à Boston, il faut avoir aussi l’honnêteté de rappeler qu’ils arrivaient à ce match avec deux top 10 dans les jambes, et les Bleus avec zéro.

Les kilomètres, et pourquoi ils n’expliquent pas grand-chose

L’argument a tourné en boucle, et pas seulement chez les supporters. La presse marocaine la plus sérieuse s’en est saisie, a titré sur la logistique du Mondial et publié le calcul : 9 286 kilomètres pour les Lions, 2 964 pour les Bleus. Trois fois plus. 

Non messieurs. Ce qui use un organisme, ce n’est pas tant la distance. C’est surtout le nombre de fois où l’on décolle, où l’on change d’heure, où l’on refait ses valises.

Comptons cela.

Le Maroc, jusqu’à Boston. New York, Boston, Atlanta, puis Monterrey au Mexique, Houston, retour à Boston. Cinq vols, deux passages de frontière, trois fuseaux traversés. Jamais deux matchs de suite dans la même ville.

La France, le même soir. New York, Philadelphie, Boston, New York, Philadelphie, Boston. Aucun vol de plus de 400 kilomètres. Aucune frontière. Aucun changement d’heure. Un camp de base dans le Massachusetts, jamais quitté plus de vingt-quatre heures.

Deux tournois différents. C’est indiscutable, mais ça ne prouve rien. Car cinq jours plus tard à Dallas, l’Espagne arrive du Tennessee, du Mexique, de Californie, du Texas : Chattanooga, Atlanta, Guadalajara, Los Angeles, Dallas, Los Angeles, Dallas. Cinq changements de fuseau horaire. Le double du kilométrage français au bas mot, et davantage que ce que le Maroc avait dans les jambes en arrivant à Boston.

En face, une France qui n’avait pas quitté son fuseau avant le vol vers le Texas.

L’Espagne a gagné 2-0. Avec un jour de repos en moins.

Les kilomètres ne font pas perdre. Ils révèlent juste qui a de quoi les encaisser. L’Espagne les a absorbés parce qu’elle a entre autres un Mikel Merino sur le banc, buteur décisif contre le Portugal et contre la Belgique. Une profondeur qui permet de perdre un titulaire sans perdre le match. 

Le Maroc est arrivé à Boston sans Nayef Aguerd, sans Abdessamad Ezzalzouli, sans Ismaël Saibari, et avec un Chadi Riad revenu à l’entraînement mais pas au niveau. Quatre absents de premier plan.

Même l’équipe de France, vice-championne du monde encore pour l’instant, n’aurait pas survécu à un tel scénario. Elle a d’ailleurs eu son aperçu à Dallas : Saliba s’est assis sur la pelouse à la 28e minute et n’a pas pu continuer. Un seul défenseur en moins, et la charnière n’a plus jamais ressemblé à elle-même. Imaginez maintenant qu’il ait fallu se passer aussi d’Upamecano.

Ce n’est pas la distance qui tue. C’est la distance avec un banc qui ne rassure pas vraiment dans les matchs couperets.

Le vrai plafond : ce que révèlent 2022, la CAN et 2026

Au Qatar en 2022, le Maroc a livré cinq matchs remarquables, Croatie, Belgique, Canada, Espagne, Portugal, avant de céder en demi-finale contre la France, puis lors de la petite finale contre la Croatie. Deux matchs en dessous, à la fin.

En 2026, le schéma se répète presque à l’identique. Un nul face au Brésil, victoires contre l’Écosse et Haïti, qualification contre les Pays-Bas, démonstration face au Canada (3-0). Cinq matchs de haute tenue. Puis Boston.

La tentation est grande de conclure que le Maroc plafonne à cinq matchs. C’est presque vrai, et l’imprécision compte.

Car il existe un contre-exemple. À la CAN 2025, le Maroc a joué sept matchs, Comores, Mali, Zambie, Tanzanie, Cameroun, Nigeria aux tirs au but, Sénégal. 

Cinq matchs dans le rythme d’un Mondial, et la réserve finit par se vider. Sept dans une CAN, face à un niveau moyen de classement inférieur, et l’on tient jusqu’à la 120e minute de la finale. Oui… tant bien que mal, je l’avoue…

La limite n’est donc pas un nombre de matchs. C’est un nombre de matchs successifs à très haute intensité dans une compétition fermée.

Ouahbi a dit exactement cela mardi : « Ce n’est pas juste une question de fatigue. J’ai surtout eu l’impression qu’on avait du mal à retrouver notre second souffle ». Puis, plus tard : « Nos joueurs doivent disputer davantage de matchs à très haute intensité dans leurs clubs. Ils ont aussi besoin de plus de grands matchs amicaux avec la sélection ».

Traduction : le problème ne se joue pas le 9 juillet à Boston. Il se joue pendant les quarante-sept mois qui séparent deux Coupes du monde.

C’est là que se situe le chantier des quatre prochaines années.

Ouahbi, ou l’homme qui savait déjà

En octobre 2025, au Chili, une sélection marocaine a battu l’Argentine 2-0 en finale de la Coupe du monde U20. Premier titre mondial de l’histoire du football marocain, toutes catégories confondues. Deuxième nation africaine seulement à y parvenir, après le Ghana en 2009. Première finale U20 perdue par l’Argentine en quarante-deux ans. Othmane Maamma, Ballon d’or du tournoi. Yassir Zabiri, doublé en finale.

Le sélectionneur de cette équipe s’appelait Mohamed Ouahbi.

Cinq mois plus tard, il prenait les A. Quatre mois après cela, il atteignait les quarts d’une Coupe du monde avec l’effectif le plus jeune du tournoi à partir des huitièmes. À Boston, Ayyoub Bouaddi avait 18 ans et 280 jours, deuxième plus jeune joueur de l’histoire à disputer un quart de finale. Selon The Guardian, Manchester City serait aujourd’hui prêt à investir 100 millions d’euros sur lui. 

L’homme qui a fait champions du monde les U20 est le même qui dirige les A. Ce n’est pas un hasard de calendrier. C’est une architecture.

Et sa réponse, mardi, quand on lui a demandé ce qu’il aurait pu faire autrement contre la France : « Honnêtement, je n’aurais peut-être pas trouvé la solution ». Puis, aussitôt : « La vraie question est de savoir ce que nous pouvons faire aujourd’hui pour que, dans quatre ans, si nous devons de nouveau affronter la France, nous soyons plus forts ».

Un sélectionneur qui refuse de mentir sur un match perdu et qui redirige immédiatement vers le travail. C’est rare, et cela devrait rassurer.

Ce qui vient, et comment y arriver

CAN 2027, au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie. Les champions du monde U20 de 2025 auront 22 ans. Certains seront déjà titulaires.

CAN 2028, puis surtout, Coupe du monde 2030, au Maroc, coorganisée avec l’Espagne et le Portugal. À domicile, avec la perspective d’une logistique incomparablement plus favorable et d’une grande partie du tournoi disputée devant son public.

En 2030, Bouaddi aura 22 ans. Zabiri, 24. Maamma, 24. El Khannouss, 26. Hakimi, 31, à peu près l’âge de Rodri aujourd’hui. Mazraoui, 32, l’âge qu’avait Dani Alves quand il gagnait encore tout. Et Bono, 39. Chez un gardien, ce n’est pas un chiffre : Buffon jouait le Mondial à 40 ans, Zoff est devenu champion du monde à 40 ans passés. Les mains vieillissent plus lentement que les jambes.

Et derrière eux, Rabbaj aujourd’hui U17, aura 21 ans. Il y a donc une vague après la vague.

Voilà la trajectoire. Elle a besoin d’une chose : que le Maroc résolve son problème de cinquième match. Cela ne se fera pas avec des slogans. Cela se fera si les Bouaddi, les Zabiri, les Maamma jouent chaque semaine des matchs à l’intensité de la Ligue des champions dans leurs clubs. Si la FRMF programme les grands amicaux qu’Ouahbi a explicitement réclamés. Si l’on cesse de croire que la personnalité est un don, alors qu’elle est une accumulation d’expériences.

C’est un chantier fait de choix de carrière, de calendriers de club, d’amicaux contre des adversaires qui vous font mal. C’est exactement ce qu’il faut.

Prochaine échéance, les éliminatoires de la CAN 2027 en septembre. Ouahbi a demandé un amical contre une grande nation. La FRMF ferait bien de le lui accorder, et de lui en programmer bien d’autres. C’est précisément de ce genre de détail que dépendront les sixième, septième et huitième matchs dans quatre ans.

La dette envers Regragui

Ce que Mohamed Ouahbi a hérité en mars 2026, quelqu’un l’a construit avant lui. Avant Walid Regragui, le Maroc jouait les Coupes du monde pour y participer, quand il les jouait d’ailleurs. Après lui, il les joue pour les gagner. Ce basculement n’est pas tactique, il est mental, et il concerne autant les joueurs que le public. La demi-finale de 2022, la CAN à domicile, la qualification pour 2026 scellée par un 5-0 contre le Niger : c’est un socle, et ce socle lui doit beaucoup.

Regragui a inculqué à tout un peuple, joueurs compris, que perdre contre un grand n’est plus normal. C’est précisément pour cela que le public a fait la moue le 9 juillet. Cette moue, c’est son œuvre. On ne boude pas une élimination en quart quand on a passé cinquante ans à espérer se qualifier au mondial et au mieux sortir des poules. Le Maroc devrait s’en souvenir, et avec gratitude.

Pour finir, sur la moue justement

La déception du 9 juillet est un progrès. En 2018, un quart de finale aurait déclenché un mois de fête. En 2026, il déclenche une moue. Cela signifie que l’exploit est devenu la norme, que le Maroc ne se compare plus à l’Afrique mais au monde. C’est le signe le plus fiable de la réussite d’un projet. Mais la moue n’a de valeur que si elle vise juste.

Elle a tort quand elle dit « ils n’ont pas voulu ». Ouahbi a été catégorique : « À aucun moment je n’ai senti que les joueurs ne voulaient pas ». Et il a nommé le seul regret qui tienne : « Nous avons parfois manqué de personnalité. C’est notre seul véritable regret ». Manquer de personnalité à 18 ans face à Mbappé n’est pas un défaut de caractère. C’est un défaut d’expérience. On ne le corrige pas en criant. On le corrige en jouant.

“Le Maroc n’a pas perdu par manque de cœur, il a atteint la limite : cinq matchs au sommet, un sixième contre le troisième mondial, sans quatre joueurs majeurs. Ce n’est pas une défaite, c’est un diagnostic”

Nawfel Raghay, directeur général de l'ARTI

Elle a tort, surtout, quand elle transforme un sourire en trahison. Une nation qui dévorerait son capitaine pour trois secondes de vidéo n’est pas une nation exigeante. C’est une nation qui a peur. Les grandes nations de football ne fabriquent pas de traîtres le lendemain d’une défaite. Elles fabriquent des listes de choses à corriger. C’est moins spectaculaire. C’est infiniment plus efficace et surtout parfaitement patriote.

Alors gardons la moue, mais pour les bonnes raisons. Le Maroc n’a pas perdu par manque de cœur. Il a atteint la limite exacte de ce que son effectif pouvait tenir : cinq matchs au sommet, et le sixième contre le troisième meilleur ensemble du monde, avec quatre joueurs majeurs absents. Ce n’est pas une défaite. C’est un diagnostic. Et un diagnostic, contrairement à une malédiction, ça se soigne.

Rendez-vous en 2030 à la maison. Et Dima Maghrib.

Nawfel Raghay : Ingénieur de l’École Mohammadia d’ingénieurs et titulaire d’un master en audiovisuel de l’American University de Washington, vient d’être nommé directeur général de l’ARTI (Association des Radios et Télévisions Indépendantes) le 7 mai 2026. Fort d’un parcours couvrant la HACA, la SNRT, la CNDP et la direction générale de Chada Media Group, il est chargé de piloter la feuille de route stratégique 2026-2028 de l’association qui regroupe l’ensemble des opérateurs audiovisuels privés marocains.

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