Et si l’avenir de l’État social se jouait moins à Rabat que dans les régions ? C’est la thèse défendue par Mohamed Abdi dans cette tribune : après les grands piliers nationaux — santé, emploi, justice — c’est désormais le territoire qui doit devenir le terrain d’invention de nouveaux services et de nouvelles solidarités. Un plaidoyer pour aller plus loin que la régionalisation avancée, et faire de chaque région une pièce à part entière de la « maison commune ».
Le huitième Congrès mondial des gouvernements locaux et régionaux, organisé récemment à Tanger, n’a pas seulement réuni des élus venus du monde entier. À travers le message adressé aux participants par Sa Majesté le Roi, lu par le ministre de l’Intérieur, il a surtout rappelé une idée essentielle : les territoires sont désormais appelés à devenir le lieu où s’inventent de nouveaux services universels, de nouvelles formes de gouvernance et de nouvelles réponses aux attentes des citoyens.
Depuis plusieurs mois, nous avons abordé les principaux piliers de l’État social : l’aide sociale directe, la couverture médicale, l’emploi, la retraite, la démocratie et la justice. Une évidence s’impose désormais : l’État social ne se joue pas seulement dans les lois nationales, il se joue d’abord dans les territoires. C’est là que se décide, concrètement, l’accès à l’école, aux soins, à la mobilité, au logement, à l’emploi, aux services publics — et c’est là aussi que se fabriquent, selon les cas, les opportunités ou les exclusions. Les territoires sont à la fois le creuset de l’émancipation et celui des fractures sociales. C’est pourquoi la prochaine étape de l’État social sera nécessairement territoriale.
Le territoire, premier visage de l’État social
L’État social ne se mesure pas seulement à l’importance de ses budgets ou au nombre de ses réformes : il se mesure à l’expérience quotidienne vécue par le citoyen. Pour une famille, c’est d’abord une école accessible, un centre de santé qui fonctionne, un transport fiable, une administration réactive, un emploi à proximité ou la possibilité d’en trouver un — et toutes ces réalités dépendent d’abord du territoire.
“Le territoire est devenu l’un des principaux déterminants de l’égalité des chances”
Un enfant qui grandit dans une grande métropole ne bénéficie pas des mêmes opportunités qu’un enfant vivant dans une commune rurale enclavée. Une entreprise ne rencontre pas les mêmes conditions de développement selon le territoire où elle s’implante. Le territoire est devenu l’un des principaux déterminants de l’égalité des chances. Réussir l’État social suppose donc de réussir les territoires.
Pourquoi le Maroc a fait le choix de la régionalisation avancée
“La régionalisation avancée n’est pas une réforme parmi d’autres : elle constitue désormais l’une des colonnes vertébrales de notre modèle de développement”
C’est précisément pour répondre à cette exigence que le Maroc a engagé le chantier de la régionalisation avancée. La Constitution de 2011 lui a donné son fondement, la loi organique de 2015 son architecture. L’ambition était claire : rapprocher la décision publique des citoyens, adapter les politiques publiques aux réalités locales, responsabiliser les acteurs territoriaux et faire des régions les véritables moteurs du développement.
Malgré les difficultés rencontrées, malgré les ajustements nécessaires, la volonté du Royaume est restée constante. La régionalisation avancée n’est pas une réforme parmi d’autres : elle constitue désormais l’une des colonnes vertébrales de notre modèle de développement.
Une transformation qui progresse partout par étapes
Il faut regarder cette réforme avec lucidité. Nulle part dans le monde la régionalisation ou la décentralisation n’ont été un long fleuve tranquille — la France, l’Italie, l’Espagne ont elles aussi construit progressivement leur organisation territoriale, par avancées et par ajustements.
Car décentraliser ne consiste pas seulement à transférer des compétences : c’est redistribuer le pouvoir, déplacer les centres de décision, clarifier les responsabilités, accepter que les territoires deviennent progressivement des lieux d’initiative et de responsabilité. Ces transformations bousculent nécessairement les habitudes administratives et les équilibres institutionnels. Le Maroc n’échappe pas à cette règle, et les difficultés rencontrées ne doivent pas être interprétées comme un échec : elles sont le prix normal d’une réforme profonde.
Les enseignements de l’expérience marocaine
Ces quinze dernières années ont permis d’importants apprentissages, mais elles ont aussi révélé certaines limites : des responsabilités parfois insuffisamment clarifiées, des retards d’exécution, des capacités d’ingénierie encore inégales, et parfois des phénomènes de rente ou de captation d’intérêts. Les reconnaître n’affaiblit pas la régionalisation ; c’est au contraire la condition pour la renforcer.
Les moyens financiers nouveaux accordés aux régions et le renforcement des capacités d’exécution témoignent d’une même conviction : lorsqu’une réforme rencontre des limites, le Maroc choisit de l’améliorer plutôt que d’y renoncer.
Le défi du capital humain territorial
“On ne construira jamais une régionalisation avancée avec les seuls textes juridiques ; on la construira d’abord avec des femmes et des hommes”
Mais la plus grande leçon est peut-être ailleurs. On ne construira jamais une régionalisation avancée avec les seuls textes juridiques ; on la construira d’abord avec des femmes et des hommes. Nous parlons beaucoup des compétences transférées, encore trop peu des compétences humaines. Piloter une région, conduire un projet territorial, construire des partenariats entre collectivités, entreprises, universités et société civile exigent des savoir-faire spécifiques. Le Maroc devra investir massivement dans cette nouvelle ingénierie territoriale : former les élus et les cadres, créer des parcours d’excellence, renforcer l’expertise locale. Car un territoire ne devient jamais performant par décret ; il le devient lorsque celles et ceux qui le dirigent disposent des compétences, de la vision et des moyens nécessaires pour transformer les politiques publiques en résultats concrets.
Faire des territoires les moteurs de la compétitivité
La prochaine étape de la régionalisation avancée ne peut pas consister uniquement à mieux administrer les territoires : elle doit leur permettre de produire davantage de richesse, d’innovation et d’emplois. Chaque région doit construire sa propre vocation économique, en s’appuyant sur ses atouts naturels, son histoire, ses savoir-faire et son capital humain — non pour que toutes fassent la même chose, mais pour que chacune devienne une référence là où elle dispose d’un avantage comparatif.
“La compétitivité du Maroc sera demain la somme des compétitivités de ses territoires”
Le Maroc a déjà ouvert cette voie : l’écosystème automobile de Tanger, l’aéronautique, les énergies renouvelables, l’agriculture à haute valeur ajoutée, l’économie maritime ou les technologies numériques en sont autant d’illustrations. Il faut désormais aller plus loin, en faisant émerger dans chaque région de véritables pôles d’excellence capables d’attirer les investissements, de retenir les talents et de créer des emplois durables. La compétitivité du Maroc sera demain la somme des compétitivités de ses territoires.
Inventer l’interrégionalité
Nous avons appris à développer l’intercommunalité ; le moment est peut-être venu d’inventer une véritable interrégionalité. L’eau, les grands équipements environnementaux, la valorisation des déchets, les plateformes logistiques ou les grands projets industriels dépassent souvent les limites d’une seule région. Pourquoi plusieurs régions ne pourraient-elles pas unir leurs moyens et porter ensemble des projets structurants ? Cette logique de coopération territoriale ouvrirait une nouvelle étape de la régionalisation : celle de la solidarité entre territoires au service de l’intérêt national.
Territorialiser la formation professionnelle
Aucune politique territoriale ambitieuse ne réussira sans une politique ambitieuse des compétences. Le Maroc forme aujourd’hui davantage d’ingénieurs, de managers et de chercheurs — c’est une excellente nouvelle — mais notre économie aura aussi besoin de dizaines de milliers de techniciens et d’ouvriers hautement qualifiés, capables d’accompagner la montée en gamme de nos territoires. La formation professionnelle doit devenir l’un des piliers de la régionalisation avancée, pensée à partir des besoins de chaque territoire. Autour des grands pôles économiques devraient émerger de véritables campus des métiers, ouverts sur les entreprises, les universités et les collectivités. Il est peut-être temps d’engager de véritables États généraux de la formation professionnelle, pour construire une carte nationale des compétences territoriales, en cohérence avec la vocation économique de chaque région.
La maison commune
Le Nouveau Modèle de Développement a proposé une expression particulièrement juste : la maison commune. Une maison commune n’est pas un lieu où toutes les pièces se ressemblent. Chacune possède son identité, sa vocation, ses responsabilités — mais toutes participent à la solidité de l’ensemble, et si l’une d’elles se fragilise, c’est toute la maison qui en ressent les conséquences.
“Un État social accompli n’est pas seulement celui qui protège : c’est celui qui fait de chacun de ses territoires un pilier vivant de la maison commune”
C’est précisément le sens de la régionalisation avancée : reconnaître les spécificités de chaque territoire, lui donner les moyens d’agir, de décider et d’innover, tout en consolidant l’unité du projet national. Cette philosophie éclaire aussi la manière dont le Maroc pense l’avenir de ses provinces du Sud, comme l’une des expressions les plus abouties de cette maison commune.
Au fond, le Maroc ne cherche pas simplement à administrer ses territoires. Il cherche à construire une maison commune où chaque région apporte sa propre contribution au projet national, où la diversité devient une force et où l’unité se nourrit de la confiance accordée aux territoires. C’est à cette condition que l’État social prendra toute sa dimension. Car un État social accompli n’est pas seulement celui qui protège : c’est celui qui fait de chacun de ses territoires un pilier vivant de la maison commune.
Mohamed Abdi est expert en politique publique.
