[Tribune] Pourquoi le football nous fait vibrer au-delà de la raison

Par Dr Hachem Tyal

Insomnie inattendue avant un match, larmes de joie à Montréal, angoisse collective avant Maroc-France : et si nos émotions footballistiques ne demandaient jamais notre avis ? Le psychiatre Hachem Tyal décrypte, à la lumière de la psychanalyse, ce mécanisme archaïque qui s'empare de nous malgré nous — et qui ne dépend ni de l'âge, ni de la raison, ni même de notre volonté de nous y soustraire.

On se promet de ne pas y attacher d’importance. On se dit que ce n’est qu’un jeu, que les obligations du lendemain priment, que cette fois la raison l’emportera. Et pourtant, à l’heure où le corps devrait sombrer dans le sommeil, quelque chose résiste, qui n’avait pas demandé notre avis. Cette sollicitation émotionnelle qui déborde notre volonté n’est pas un défaut de maîtrise de soi : elle révèle un mécanisme bien plus ancien que le football lui-même, comme une nuit de cette Coupe du Monde vient d’en offrir une nouvelle et frappante démonstration.

Quand le sommeil refuse de venir

J’avais décidé, cette nuit de lundi à mardi-là, de ne pas regarder le match contre les Pays-Bas. Mes obligations professionnelles du lendemain l’exigeaient, et je m’étais couché à 23h30 avec la ferme intention de dormir jusqu’au matin, comme je le fais ordinairement sans aucune difficulté. Or, pour la première fois de ma vie, le sommeil n’est pas venu. J’avais beau fermer les yeux, chercher la position du repos, rien n’y faisait : quelque chose en moi restait en éveil, tendu vers un événement que j’avais pourtant décidé d’ignorer. Je me suis finalement levé, frais et parfaitement disponible, pour suivre le match à deux heures du matin.

Ce qui m’avait tenu éveillé n’était pas le match en tant que tel, mais ce que son issue faisait déjà vivre par anticipation : l’appréhension de la défaite d’un côté, l’espérance d’une victoire dont on pressentait qu’elle serait extatique de l’autre, comme allait le confirmer, quelques heures plus tard, l’explosion de joie de tout un peuple au moment du but décisif et au coup de sifflet final. On a beau raisonner, se dire que dormir ne change rien au résultat, le corps, lui, semble obéir à une autre logique, celle qui refuse le repos tant que cette alternative entre la perte et l’extase demeure suspendue.

Au stade Moulay Hassan de Rabat, les supporters célèbrent la victoire des Lions de l’Atlas face au Pays-BasCrédit: Rachid Tniouni/TelQuel

Quand l’affect ne demande pas l’avis de la raison

“L’émotion suscitée par le football ne s’adresse pas à la partie de nous qui raisonne et qui décide ; elle s’adresse à des attachements déjà constitués en nous, plus anciens que toute délibération consciente”

Hachem Tyal, psychiatre

Ce qui frappe d’abord dans cette sollicitation involontaire, c’est qu’elle contredit l’idée, pourtant tenace, selon laquelle nous pourrions tenir nos émotions à distance par la seule force de la volonté, dès lors que la raison en a décidé ainsi. On peut très sincèrement penser que le sort d’un match n’a aucune importance, on peut même organiser concrètement sa soirée autour de cette conviction, fermer les volets et éteindre la lumière à l’heure habituelle, et se retrouver malgré tout empêché de dormir par sa seule échéance à venir.

C’est que l’émotion suscitée par le football ne s’adresse pas à la partie de nous qui raisonne et qui décide ; elle s’adresse à des attachements déjà constitués en nous, plus anciens que toute délibération consciente, et qui se trouvent mobilisés avant même qu’on ait pu évaluer si cette mobilisation est justifiée. On n’a pas besoin de croire à l’importance d’un match pour en être affecté ; il suffit que quelque chose, quelque part en soi, se soit déjà investi dans cette rencontre avant même que la conscience ait eu son mot à dire.

Cette indépendance de l’affect par rapport à la volonté n’est pas propre au football, mais le football l’illustre avec une netteté rare, précisément parce qu’il met en scène un enjeu que l’on sait, rationnellement, dépourvu de conséquence directe sur notre existence. On ne perd ni son emploi, ni sa santé, ni un proche, lorsque l’équipe que l’on regarde s’incline. Et pourtant, nous réagissons comme si quelque chose de réel venait de se produire. Cette disproportion entre l’absence d’enjeu objectif et la réalité physiologique de ce qui est ressenti révèle que l’on a affaire à autre chose qu’à un simple jugement de valeur sur l’importance du match.

Des supporters lors de la rencontre Maroc/Écosse qui s’est tenue dans la fan=zone du Stade Moulay Hassan de Rabat.Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

Ce que mes patients m’ont appris le lendemain

“L’identification nationale n’est pas une conviction intellectuelle que l’on pourrait réviser selon son état du moment”

Hachem Tyal, psychiatre

Le lendemain, une autre surprise m’attendait. Presque tous mes patients, sans exception d’âge, avaient suivi ce même match contre les Pays-Bas : les plus jeunes comme on pouvait s’y attendre, mais aussi les plus âgés, certains très âgés, pour qui un coucher à deux heures du matin n’avait, en toute autre circonstance, rien d’envisageable.

C’est de cette double surprise, la mienne et celle que m’ont livrée mes patients, qu’est née l’idée de cette tribune. Car l’identification nationale, telle que la psychanalyse permet de la comprendre, n’est pas une conviction intellectuelle que l’on adopterait à un moment de sa vie et que l’on pourrait réviser ou mettre en veille selon son état du moment. Elle est un lien constitutif, tissé dans les premières expériences d’appartenance, et qui résiste précisément parce qu’il ne dépend pas de la volonté consciente pour se maintenir.

C’est pourquoi le nonagénaire et l’adolescent assis devant le même écran cette nuit-là vivaient, au fond, exactement la même expérience psychique, celle d’un soi qui ne peut pas rester indifférent quand quelque chose qui appartient à ce qu’il y a en lui de plus ancien et de plus fondateur se joue ailleurs, dans la nuit, sans lui.

L’identification nationale n’est pas une conviction intellectuelle que l’on pourrait réviser selon son état du moment. Elle est un lien constitutif, tissé dans les premières expériences d’appartenance, qui résiste précisément parce qu’il ne dépend pas de la volonté consciente pour se maintenir.

Une intensité qui ne cesse de monter, jusqu’à l’insoutenable

Ce qui frappe surtout dans cette sollicitation émotionnelle, c’est qu’elle ne se présente jamais d’un seul bloc, mais selon une montée progressive qui échappe à tout contrôle, qui suit le temps du match comme on suivrait celui d’une cure. Les premières minutes laissent encore place à une forme de retenue : on regarde, on commente, on croit maintenir une distance raisonnable, alors que l’on est déjà concerné de l’intérieur sans le savoir encore.

Mais à mesure que les minutes s’écoulent, que le score reste serré ou que l’issue s’éloigne de ce que l’on espérait, quelque chose se resserre en nous, une tension diffuse qui n’était pas là au coup d’envoi et qui grandit sans qu’on l’ait invitée. C’est que l’angoisse, au sens où la psychanalyse l’entend, n’est jamais la simple peur d’un danger identifiable ; elle est ce signal que quelque chose, déposé en nous bien avant le match, se trouve désormais en jeu sans que l’on sache exactement quoi.

“Ce moment où le jeu collectif s’efface soudain devant la solitude absolue d’un seul homme face à un seul gardien de but (…) n’est plus de l’appréhension, c’est une forme de terreur authentique”

Hachem Tyal, psychiatre

Il n’est pas d’exemple plus saisissant de cette montée que la séance des tirs au but qui a suivi, cette nuit de lundi à mardi-là, l’égalisation concédée face aux Pays-Bas au terme d’un match resté noué à un but partout. Ce moment où le jeu collectif s’efface soudain devant la solitude absolue d’un seul homme face à un seul gardien, sous le regard de centaines de millions de personnes de par le monde qui retiennent leur souffle au même instant, n’est plus de l’appréhension, c’est une forme de terreur authentique qui s’empare alors du spectateur, et que l’on peut lire comme la résurgence de cette angoisse la plus archaïque, celle qui touche à la perte et à la séparation, projetée ici sur l’issue d’un tir que rien, rationnellement, ne devrait nous concerner d’aussi près.

Le corps se fige, la respiration se suspend, certains détournent les yeux sans pouvoir s’empêcher de revenir l’instant d’après, partagés entre la pulsion de voir et la défense qui voudrait s’en protéger.

“Chez les vainqueurs, c’est une explosion de joie qui ne connaît plus aucune mesure (…). Chez les perdants, dans le même instant, c’est un effondrement qui ressemble à un authentique travail de deuil”

Hachem Tyal, psychiatre

Et puis vient le verdict, trois buts à deux au terme de cette séance, et avec lui un basculement d’une brutalité rare, que l’on peut lire comme la décharge soudaine de toute la tension pulsionnelle accumulée pendant le match. Chez les vainqueurs, c’est une explosion de joie qui ne connaît plus aucune mesure, des inconnus qui s’enlacent dans la rue, un corps social tout entier qui se libère d’un seul coup de ce qu’il avait contenu en silence.

Chez les perdants, dans le même instant, c’est un effondrement qui ressemble à un authentique travail de deuil, celui d’un objet d’amour collectif soudain perdu, avec son cortège de sidération, de tristesse et parfois de colère que Freud décrivait déjà comme les temps obligés de tout deuil véritable.

Cette dissymétrie radicale entre deux groupes qui, une heure plus tôt, partageaient exactement la même tension, montre bien que ce n’est jamais le match qui décide de l’intensité ressentie, mais l’issue, qui vient soudain donner sens, ou arracher tout sens, à tout ce que l’inconscient collectif avait investi en silence pendant les quatre-vingt-dix minutes précédentes.

Ce que cette sollicitation involontaire nous apprend de nous-mêmes

Accepter que l’on puisse être ainsi saisi malgré soi, et que ce phénomène ne connaisse ni frontière d’âge ni distinction de condition, c’est accepter une vérité plus large sur le fonctionnement psychique : une grande partie de ce qui nous traverse échappe à notre contrôle conscient, et cette part-là n’est ni anormale ni inquiétante, mais constitutive de ce que nous sommes.

Cette sollicitation que l’on n’avait pas voulue n’est donc pas un signe de faiblesse. Elle est, au contraire, une occasion rare de mesurer à quel point les liens qui nous traversent, qu’ils soient nationaux, familiaux ou simplement humains, ne demandent jamais notre permission pour exister, fût-ce au prix d’une nuit blanche qu’on n’avait ni voulue ni choisie. Le football, une fois encore, ne fait que prêter sa scène à ce mouvement.

Quand une ville entière ne parle plus que de cela

Quelques jours plus tard, le même mécanisme se joue à Montréal, où la fête a débordé la seule diaspora pour se partager, spontanément, avec des Canadiens qui n’avaient pourtant aucune raison d’y prendre part.

La confrontation Maroc-France réactive à elle seule des sédiments entiers de mémoire et de rivalité, sans qu’il soit besoin de les convoquer pour qu’elles opèrent”

Hachem Tyal, psychiatre

Ce que Montréal donnait à voir dans la joie, la confrontation Maroc-France de jeudi le donne déjà à observer dans l’appréhension et l’angoisse. À mesure que l’échéance se rapproche, la même sollicitation se donne ainsi à observer, mais elle n’est plus le fait d’un seul homme dans sa nuit sans sommeil : c’est tout un corps social qui s’y trouve pris, et qui n’évoque plus que cela dans chaque conversation.

Face à la France, en outre, ce sont des sédiments entiers de mémoire et de rivalité qui se réactivent d’un même mouvement, sans qu’on ait besoin de les convoquer pour qu’elles opèrent. On ne joue plus seulement un match ; on rejoue, à l’insu de tous, quelque chose de bien plus ancien.

Ce que ces trois épisodes m’ont appris, c’est que nous avions tous traversé, chacun à sa façon et pourtant ensemble, la même expérience que le football, depuis toujours, sait imposer même à ceux qui croyaient pouvoir s’y soustraire, et qu’il continuera de nous imposer jeudi, à l’heure où la France et le Maroc se regarderont une fois de plus dans les yeux.

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