Alors que le Maroc est présent à la Biennale de Venise et multiplie les initiatives culturelles à l’international, une question mérite d’être posée : pourquoi retrouve-t-on si souvent des personnalités issues du monde de la culture aux responsabilités diplomatiques ?

Un ancien secrétaire général d’un Forum culturel international, nommé successivement ambassadeur puis ministre des Affaires étrangères (Mohamed Benaïssa). Une directrice et productrice de festival élue présidente de la Commission des Affaires étrangères au Sénat (Neïla Tazi). Un ancien président de la commission parlementaire des Affaires étrangères devenu ministre de la Culture (Mehdi Bensaid), suivi par son prédécesseur récemment nommé ambassadeur (Othman El Ferdaous). Est-ce une simple coïncidence ou le résultat logique d’un parcours ? Peut-on parler d’une « exception marocaine » ou ces trajectoires reflètent-elles une dynamique universelle ?
L’idée ici n’est pas de traiter de la diplomatie culturelle, au sens de la culture comme instrument de la diplomatie, mais plutôt du rapport réciproque entre culture et diplomatie : comment une sensibilité, une pratique ou une influence culturelle peut façonner la manière dont les États se comprennent, négocient et construisent des relations.
“La culture devient une source de soft power parce qu’elle crée une familiarité émotionnelle et symbolique avant même toute négociation politique”
En effet, la diplomatie est généralement décrite comme l’art de négocier entre États. Mais avant d’être une affaire de traités et de rapports de force, elle est une affaire de rencontres humaines. Et toute rencontre humaine est, d’abord, une rencontre culturelle.
De nombreuses personnalités ont su conjuguer culture et diplomatie, mettant à profit leur parcours culturel pour briller sur la scène internationale. Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal post-indépendance (1960-1980) et cofondateur de la Négritude, n’a pas seulement utilisé la culture comme un levier politique : sa vision du monde était profondément façonnée par son identité d’écrivain et de penseur. Sa diplomatie était nourrie par une lecture culturelle des relations entre peuples, ce qui lui a notamment permis de rapprocher le Sénégal de la Francophonie et du monde africain et caribéen. Dès lors, la culture devient une source de soft power parce qu’elle crée une familiarité émotionnelle et symbolique avant même toute négociation politique.

De l’autre côté de l’Atlantique, Ronald Reagan (1981-1989) a capitalisé sur sa carrière cinématographique, qui lui a conféré une maîtrise exceptionnelle du récit, de la communication symbolique et de la mise en scène, des compétences devenues centrales dans la diplomatie moderne. Surnommé « The Great Communicator », il en a fait un atout qu’il a utilisé dans ses relations avec des leaders mondiaux comme Mikhaïl Gorbatchev, contribuant à créer une relation de confiance et une atmosphère propice aux négociations pour mettre fin à la guerre froide, illustrant combien la diplomatie moderne repose désormais sur la compréhension des perceptions autant que sur la défense des intérêts.
La culture, matrice de la confiance
“Les artistes ne remplacent pas les diplomates, mais ils peuvent intervenir là où la diplomatie officielle rencontre ses limites.”
Les artistes ne remplacent pas les diplomates, mais ils peuvent intervenir là où la diplomatie officielle rencontre ses limites. Ils permettent d’établir des ponts entre les nations, favorisent la compréhension mutuelle et mettent en lumière des valeurs communes à travers des festivals, expositions ou autres événements artistiques.
Récemment, et à l’aube de l’écriture d’un « nouveau livre » dans les relations entre le Maroc et la France, des figures emblématiques de la culture marocaine ont joué un rôle de médiateur. Tahar Ben Jelloun, écrivain de renommée internationale et lauréat du prix Goncourt, a souvent été sollicité pour participer à des débats et des conférences sur les relations bilatérales, contribuant ainsi à créer un climat de dialogue et de compréhension mutuelle.
De son côté, Mehdi Qotbi, à travers son art, a su transmettre les valeurs de la culture marocaine et les faire rayonner à l’international, favorisant le dialogue interculturel. Le président Macron n’avait-il pas salué son rôle « d’ambassadeur informel de l’amitié entre les deux rives de la Méditerranée » ? Cette capacité à créer des passerelles ne se limite pas à la relation franco-marocaine. Elle s’inscrit également dans le renforcement des liens du Royaume avec le continent africain.

“Les États investissent dans la culture parce qu’ils savent que les relations internationales ne se construisent pas uniquement dans les salles de négociation”
Si certains individus incarnent naturellement cette rencontre entre culture et diplomatie, les États ont également compris qu’elle pouvait s’inscrire dans des politiques de long terme.
La réconciliation franco-allemande n’est pas née uniquement des consultations politiques. Le Traité de l’Élysée (1963) accordait également une place centrale à la jeunesse, à l’éducation, à la langue et aux échanges culturels. Depuis, ce sont plus de 10 millions de jeunes Français et Allemands qui se sont rencontrés dans le cadre de plus de 400 000 programmes d’échanges scolaires, universitaires ou linguistiques.
“La diplomatie peut résoudre les crises du présent. La culture construit les conditions de la confiance qui permettront d’éviter celles de demain”
De même, les instituts culturels jouent un rôle d’ambassadeurs permanents. Qu’il s’agisse du réseau des Instituts français, Cervantes, Confucius ou du Goethe-Institut, une constante se dégage : les États investissent dans la culture parce qu’ils savent que les relations internationales ne se construisent pas uniquement dans les salles de négociation. Elles prennent racine dans les amphithéâtres, les bibliothèques, les musées, et les lieux où se forgent les imaginaires collectifs. La diplomatie peut ouvrir des portes, mais les échanges culturels permettent qu’elles restent ouvertes. Le Goethe-Institut est devenu, après 1945, l’un des principaux vecteurs de reconstruction de l’image internationale de l’Allemagne.
Former les diplomates de demain ne consistera peut-être pas seulement à leur enseigner le droit international ou la géopolitique, mais aussi à développer leur intelligence culturelle. La diplomatie peut résoudre les crises du présent. La culture construit les conditions de la confiance qui permettront d’éviter celles de demain.
Hamza Alami est un cadre évoluant à l’intersection de la stratégie, de la durabilité et de l’innovation. Il est diplômé de la Faculté de gouvernance, sciences économiques et sociales (anciennement École de gouvernance et d’économie de Rabat). Il est également titulaire d’un master en affaires et relations internationales de Sciences Po Aix-en-Provence ainsi que d’un executive master of science en géopolitique et géoéconomie de l’Afrique émergente de HEC Paris.
