Al fassad, notre véritable ennemi

Par Abdellah Tourabi

J’appartiens à une génération qui a connu, à l’âge adulte, les combats idéologiques des années 1990 et 2000. Pendant cette période, et pour de nombreuses personnes (progressistes, libéraux, modernistes…), la lutte pour les libertés individuelles était primordiale. Il fallait à la fois faire face au conservatisme de l’État marocain et à ses lois rétrogrades qui avilissaient les femmes et menaçaient les libertés des citoyens, mais aussi affronter le mouvement islamiste, porteur d’une idéologie et de valeurs opposées à la vision d’une société libre et ouverte.

La lutte entre le camp moderniste et le camp islamiste, autour des libertés individuelles, était déterminante pour fixer les clivages et les positions. Il suffisait alors de poser une question à un acteur politique sur le statut de la femme, les limites de la création artistique ou le rapport au corps pour savoir qui est qui et d’où il s’exprimait.

L’État marocain a énormément évolué sur ce sujet, adoptant même le langage progressiste dans une formidable opération de récupération, dont il détient la recette historique. Les islamistes ont également mis de l’eau dans leur vin, si l’on peut dire, sur les questions des libertés individuelles. L’impact idéologique de l’islam politique est désormais presque résiduel. Les libertés individuelles ne constituent plus la pierre de touche, le critère ultime qui fixe les clivages et les dissensions politiques.

Mais où réside alors la nouvelle “contradiction principale”, pour parler comme les marxistes d’autrefois ? Le vrai ennemi est aujourd’hui al fassad : cette confusion décomplexée et coupable entre argent public et fortune privée, ce pouvoir de l’argent facile qui aveugle les cœurs et les esprits, ces conflits d’intérêts qui fragilisent nos institutions politiques. Le véritable clivage n’est plus autour des libertés individuelles et des valeurs, mais entre ceux qui perçoivent leurs positions politiques comme un moyen de prédation et d’enrichissement personnel, et ceux qui s’y opposent et y voient un danger mortel pour notre pays et ses institutions.

“Dans la tête d’une grande partie de notre classe politique, un mandat est synonyme d’opportunité : 
se servir, faire des affaires, s’arrimer à la grande chaîne de l’économie de rente”

Abdellah Tourabi

L’expérience politique conduite depuis les élections de 2021 est une dérive inquiétante qui a fait beaucoup de mal à notre vie publique. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un scandale n’entache la moralité de nos dirigeants. Un nombre d’élus équivalent au cinquième groupe parlementaire du royaume se trouve aujourd’hui derrière les barreaux, non pour leurs convictions politiques, mais pour des affaires de détournement d’argent public et autres délits. Dans la tête d’une grande partie de notre classe politique, un mandat est synonyme d’opportunité : se servir, faire des affaires, s’arrimer à la grande chaîne de l’économie de rente.

Ils agissent avec gloutonnerie, comme si le Maroc était un magasin sur le point de fermer. Ces gens-là sont le vrai ennemi, le danger réel pour notre pays. Les libertés individuelles restent un combat nécessaire et important. Mais elles ne suffisent plus à dire qui est qui. Aujourd’hui, la vraie pierre de touche, c’est le rapport à l’argent public.