[Tribune] Viande rouge : entre habitudes culturelles, inégalités sociales et urgence climatique, le Maroc peut-il faire mieux ?

C’est la lecture d’un article de la revue Alternatives Économiques (avril 2026) sur la consommation de viande en France, combinée à l’approche de l’Aïd Al-Adha, qui m’a poussé à écrire ces lignes. En découvrant ces chiffres français, j’ai immédiatement pensé au Maroc. Et les questions se sont imposées d’elles-mêmes.

Par

Unsplash

On sait aujourd’hui qu’une consommation élevée de viande rouge est mauvaise pour la santé – cancers, maladies cardiovasculaires – et qu’elle pèse lourdement sur le climat. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que l’élevage est responsable d’une part importante des émissions mondiales de gaz à effet de serre, autour de 14,5% dans ses estimations de référence. Ce n’est plus un sujet de controverse scientifique, c’est un constat largement reconnu.

Zoheir Maazi, président de l’Association marocaine de la promotion de la santé (AMPS).Crédit: DR

Alors, où en sommes-nous ?

Au Maroc, on estime qu’une personne consomme en moyenne 17 kg de viande rouge par an. En France, la consommation de viande reste globalement élevée (environ 22 kg par personne et par an) et ne diminue que très lentement, malgré la multiplication des menus végétariens dans certains milieux urbains. Des travaux scientifiques internationaux recommandent pourtant de limiter la viande rouge à environ 14 g par jour, soit un peu plus de 5 kg par an, pour protéger à la fois la santé et le climat. Si l’on prend cette référence, le Maroc se situe donc à un peu plus de trois fois ce niveau conseillé. La France, en considérant l’ensemble de la viande consommée, reste elle aussi très au‑dessus de ces repères.

Nous pourrions dire que « le Maroc s’en sort mieux » parce que le volume moyen de viande rouge consommée est inférieur à celui de la France. Ce serait une lecture trompeuse. Le paradoxe est ailleurs : dans les deux cas, les niveaux de consommation dépassent largement ce que recommandent les experts en santé publique et en climat. La différence est une différence de degré, pas de nature. Au Maroc, la réalité est rendue encore plus complexe par le poids des saisons religieuses, des inégalités sociales et des contraintes environnementales.

Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), la viande issue du sacrifice de l’Aïd Al-Adha représente en moyenne 22,8 kg par ménage et près de 41% de la quantité annuelle de viande rouge consommée par les ménages. En d’autres termes, une part très importante de la consommation de viande rouge se concentre sur quelques jours de fête, bien au‑delà des repères de santé publique qui invitent à une consommation modérée et régulière sur l’année.

Ce constat ne remet pas en cause la dimension spirituelle de cette fête, profondément ancrée dans notre identité et notre foi. L’Aïd Al-Adha est un moment majeur de solidarité, de partage et de spiritualité pour des millions de familles. Mais il nous invite à réfléchir : comment célébrer de manière plus responsable, plus solidaire et plus respectueuse de notre environnement commun, sans dénaturer le sens religieux de cette fête ?

Derrière cette moyenne nationale se cachent des inégalités qui méritent d’être nommées clairement. Toujours selon le HCP, pour les 10% des ménages les plus pauvres, la viande consommée à l’occasion de l’Aïd représente une part très importante de leur consommation annuelle de viande rouge, autour de 40% selon les estimations disponibles. Pour les ménages les plus aisés, cette part est nettement plus faible, de l’ordre d’un quart.

“Pour de nombreuses familles vulnérables, l’Aïd est l’un des rares moments de l’année où la viande rouge est accessible en quantité. Ce pic de consommation n’est pas un excès gratuit ; il compense une privation quasi quotidienne”

Zoheir Maazi, président de l’Association marocaine de la promotion de la santé (AMPS)

Ce ne sont pas de simples chiffres abstraits. D’ailleurs, nous sommes tous témoins. C’est le portrait d’une réalité sociale douloureuse : pour de nombreuses familles vulnérables, l’Aïd est l’un des rares moments de l’année où la viande rouge est accessible en quantité. Ce pic de consommation n’est pas un excès gratuit ; il compense une privation quasi quotidienne. C’est une injustice sociale dont les politiques publiques devraient se saisir en priorité, pour garantir l’accès à une alimentation saine, diversifiée et équilibrée tout au long de l’année, et pas seulement lors des grandes fêtes.

Je ne sais pas les conséquences de l’abstinence du sacrifice l’année dernière sur les chiffres, mais je sais que c’est une alerte climatique, économique, sociale et culturelle sur ce mode de consommation qui détruit le cheptel, vide les ressources naturelles (eau) des générations futures. Je note aussi mon refus pour la collecte des mécénats pour acheter des moutons aux pauvres au lieu de partager les moutons.

En France, la situation est différente. La consommation de viande ne se concentre pas sur quelques jours de fête, mais s’étale sur l’année. Selon des données citées par le Réseau Action Climat en France, une grande partie de la population dépasse les recommandations de santé publique en matière de viande rouge et de charcuterie. L’excès de viande et l’insuffisance de consommation de fruits et légumes seraient liés, selon ces estimations, à des dizaines de milliers de décès chaque année, notamment par cancers et maladies cardiovasculaires. Là encore, le problème n’est plus seulement individuel : c’est un enjeu central de santé publique.

Dans les deux cas, marocain et français, on retrouve donc des niveaux de consommation incompatibles avec les objectifs de santé publique et avec les exigences de protection du climat. Ce qui change, ce sont les formes : au Maroc, un pic massif lors de l’Aïd, lourd d’inégalités sociales ; en France, une surconsommation plus régulière, portée par des habitudes alimentaires bien installées.

À partir de là, la question politique devient incontournable. Le Maroc a accueilli la COP22 à Marrakech en 2016 et se présente, à juste titre, comme un acteur engagé de la lutte contre le changement climatique en Afrique. Des engagements importants ont été pris, des discours courageux ont été prononcés, une image internationale positive a été construite autour des énergies renouvelables et de la transition climatique.

“Au Maroc, la dimension alimentaire de la transition climatique reste largement absente du débat public”

Zoheir Maazi, président de l’Association marocaine de la promotion de la santé (AMPS)

Mais, dans le même temps, je pense que la dimension alimentaire de cette transition reste largement absente du débat public. Face à la flambée des prix de la viande en 2024, la réponse principale des pouvoirs publics a été de soutenir l’offre : facilitation des importations, appui financier au cheptel, mesures d’urgence pour stabiliser le marché. On reste dans une logique de production et de prix, sans réflexion d’ampleur sur la demande, sur la santé des populations ou sur la durabilité des modèles alimentaires.

Or, l’élevage consomme des ressources considérables. Il mobilise des terres agricoles, contribue à la dégradation des sols dans certaines zones et nécessite beaucoup d’eau, dans un pays comme le Maroc qui connaît un stress hydrique structurel chronique. Ces éléments sont largement documentés au niveau international et au niveau national. Ils devraient conduire à intégrer beaucoup plus fortement l’alimentation – et notamment la place de la viande – dans nos stratégies climatiques.

Comment un pays qui se présente comme champion climatique peut-il continuer à ignorer presque totalement l’empreinte écologique de ses habitudes alimentaires ? La cohérence entre nos engagements internationaux et nos politiques intérieures n’est pas un luxe : c’est une exigence morale, sanitaire et climatique.

Pourtant, des alternatives existent, et elles font déjà partie de notre culture.

“Comment un pays comme le Maroc, qui se présente comme champion climatique, peut-il continuer à ignorer presque totalement l’empreinte écologique de ses habitudes alimentaires ?”

Zoheir Maazi, président de l’Association marocaine de la promotion de la santé (AMPS)

Notre cuisine traditionnelle est un trésor encore sous‑estimé. Les lentilles, pois chiches, fèves, la harira, le couscous aux légumes, le zaalouk, les salades variées, les tajines de légumes… Autant de plats savoureux, nourrissants, abordables, profondément marocains. Ils pourraient être mis en avant comme des symboles d’une alimentation saine, durable et fière de ses racines, au lieu d’être parfois associés à une cuisine « des pauvres » ou à des menus de « remplacement ».

L’éducation nutritionnelle devrait être renforcée dans nos écoles, nos centres de santé, nos médias, dans un langage simple, sans culpabiliser les familles, mais en expliquant clairement les enjeux : la prévention des maladies chroniques, la protection du climat, le respect de nos ressources naturelles. Les politiques de subvention et de soutien devraient être repensées pour encourager davantage les légumineuses, les fruits et légumes, et plus largement une alimentation diversifiée et peu transformée, plutôt que de maintenir en priorité une filière très coûteuse en eau, en terres et en émissions.

Enfin, le débat public sur nos habitudes alimentaires doit s’ouvrir. Il doit être mené avec nos propres codes culturels, notre propre histoire, notre sens de la solidarité et de la justice. Il ne s’agit pas d’importer des modèles culpabilisants ou déconnectés de la réalité sociale des familles marocaines, mais de construire une vision marocaine d’une alimentation bonne pour la santé, respectueuse de la planète et accessible à toutes et tous.

Je termine par quelques questions simples, posées avec respect et sincérité :

• Quand les plus démunis auront‑ils un accès effectif à une alimentation saine et équilibrée, chaque jour de l’année, et pas seulement à l’occasion de l’Aïd ?
• Quand notre patrimoine culinaire végétal sera‑t‑il assumé comme une fierté nationale et un levier central de santé publique et de justice sociale et climatique ?

Ces questions appellent des réponses concrètes. Et le moment pour les poser, c’est maintenant. Bref, ces mots ne sont pas une leçon, c’est une invitation à réfléchir ensemble à ce que nous voulons mettre dans nos assiettes, et surtout dans notre avenir.

à lire aussi