Au-delà de l’échange littéraire attendu, c’est une autre pièce qui s’est jouée ; celle d’une rencontre de femmes où les histoires intimes ont tissé une mémoire collective transcendant les origines, les frontières et les appartenances.
Le collectif d’alphabétisation Le Cactus, implanté depuis 1979 dans le quartier de Cureghem à Anderlecht, a accueilli l’autrice, comédienne et metteuse en scène Judith Elmaleh pour une rencontre singulière, à la croisée de la littérature, de la mémoire et de la transmission.
Quand la littérature ouvre un espace de parole

Le Cactus s’adresse, depuis plus de 40 ans, à un public féminin adulte, majoritairement issu de l’immigration. À travers ses nombreuses actions (alphabétisation, formation, expression artistique, animation et information), l’association œuvre à l’émancipation des femmes issues de milieux populaires, en favorisant leur autonomie, leur capacité d’expression et leur participation à la vie citoyenne. Le projet porté par Le Cactus vise à rompre l’isolement, à valoriser les parcours de vie et à faire de l’expérience vécue une véritable ressource éducative et politique.
C’est dans cette dynamique qu’a été organisée cette rencontre avec Judith Elmaleh. Née à Casablanca, Judith est comédienne, autrice et metteuse en scène. Elle mène une carrière riche entre théâtre, télévision et écriture, et collabore notamment à plusieurs spectacles de son frère Gad, dont elle coécrit et met en scène certains succès. En 2022, elle publie son premier roman, Une reine, dans lequel elle retrace l’histoire de sa grand-mère, une femme juive marocaine qui a passé toute sa vie au Maroc et y est enterrée.
Des grand-mères pour effacer les frontières
Dans la salle, au-delà des présentations, quelque chose d’autre s’est joué. Des femmes maghrébines, syriennes, iraniennes, belges, turques, espagnoles… entouraient l’autrice née à Casablanca, issue d’une famille juive marocaine. De prime abord, tout pouvait ramener ce beau monde au rappel des frontières mais aucun tracé politique n’a réussi à prendre le dessus. Cette après-midi-là, ce sont les héritages qui ont structuré l’échange et dépassé les assignations identitaires.
En effet, au cœur de cette rencontre, il n’y avait pas seulement un livre mais il y avait d’abord et avant tout des grands-mères. Le roman Une reine a donné le la, avec en toile de fond, Mimi, la grand-mère de Judith Elmaleh qui, cessant d’être une figure lointaine s’est invitée dans le groupe. Devenue une présence familière, presque intime, d’autres figures ont rapidement émergé autour d’elle. Fatma, Yvonne, Parvin, Salma, Giuseppina, Louazna, Louisa… sont sorties de l’ombre et se sont installées dans la salle avec leurs descendantes.
L’histoire attendue de Mimi se déposait dans la pièce autour de celle de toutes les autres, devenues ses amies. Quelque chose se produisait là, autour de la rencontre des générations. Non pas de manière abstraite, mais par le rappel des aïeules. Ces femmes “d’avant”, souvent invisibilisées, furent convoquées, nommées et reconnues dans les mots, les silences, les regards, les rires et les pleurs.
Les échanges avec Judith Elmaleh ont alors pris une épaisseur particulière. Les questions sur l’écriture — pourquoi raconter cette histoire, pourquoi la rendre publique — se sont mêlées à des interrogations plus personnelles sur le mariage imposé, la place des femmes, les normes sociales et religieuses, les héritages familiaux.
Il ne s’agissait pas d’un échange théorique mais bien d’une mise en relation. Une femme parlait de sa grand-mère juive marocaine, et des femmes venues d’autres horizons reconnaissaient la leur. Non pas parce que les histoires étaient identiques, mais parce qu’elles se répondaient. Chaque femme déposait une part de l’histoire de celles qui l’avaient précédée mais aussi la sienne, mettant ainsi bout à bout des fragments de vie, tissant, ensemble, une mémoire collective.
Dans un contexte où les appartenances sont souvent instrumentalisées pour séparer, cette rencontre a démontré que ce qui relie peut, quand on dépasse la paresse, être plus fort que ce qui distingue. C’est ce qui s’est passé à Anderlecht, au Cactus, plus exactement lorsque les frontières se sont effacées.
La séance consacrée à l’évaluation de la rencontre a vu se déposer les mots “importance de la transmission”, “échanger et faire connaître nos histoires”, “changer les mentalités”, “faire progresser” mais aussi des prises de conscience plus intimes, “c’est moi qui change ma vie, qui la décide, même si on a toujours besoin des autres”, “permis de rêver”, “encore de l’espoir dans la vie” ou encore “l’école de la vie”. Ces mots laissés au tableau ont prolongé la dynamique et marqué un passage de la mémoire héritée à la parole assumée, de l’histoire subie à l’histoire racontée.
Durant l’évaluation, les participantes ont exprimé aussi un sentiment troublant en évoquant “l’impression de la [Judith Elmaleh] connaître depuis longtemps”. Une phrase qui en dit long sur la proximité immédiate et la reconnaissance d’un vécu partagé. Preuve s’il le fallait encore qu’au-delà des langues, des cultures ou des religions, une mémoire commune circule faite de résistance, de résilience, de dignité et de transmission. Le tout, cette après-midi-là, conjugué au féminin dans un palais où tant de reines restent encore sans mémoire.
Fatiha Saïdi. Psychopédagogue de formation, femme politique belge (députée bruxelloise, sénatrice, échevine), issue de la diversité, Fatiha Saïdi vit en Belgique depuis l’âge de 5 ans. Militante associative, elle se mobilise autour de la défense des droits humains et plus particulièrement ceux des femmes.
