[Tribune] Mali : quand la guerre profite aux autres

Par Beatriz Mesa

L'attaque simultanée du 25 avril contre Bamako et plusieurs villes du Mali a replongé le pays dans la violence. Derrière l'événement, une crise qui dépasse largement la seule menace djihadiste : conflits territoriaux non résolus, interventions étrangères contre-productives, économies de guerre enkystées. Pour Beatriz Mesa, chercheuse spécialiste du Sahel, la paix au Mali ne se gagnera pas par les armes, mais par un pacte politique inclusif qui reconnaisse enfin la pluralité de la nation malienne.

Que le Mali soit entré dans l’un des moments les plus délicats de son histoire récente, personne ne le conteste. Depuis l’indépendance de ce pays, Bamako, la capitale, était demeurée comme un “lieu de neutralité” : le site administratif où se négociaient les processus de paix, le dépôt des armes, la libération des otages ; le lieu où les familles des hommes armés du nord du Mali — l’Azawad bien connu — trouvaient apaisement et normalité.

Beatriz Mesa est docteure en sciences politiques.Crédit: DR

Il est vrai qu’avec l’opération Serval, en 2013, puis Barkhane, en 2014, la capitale bamakoise a progressivement perdu sa tranquillité et sa sécurité. Les opérations sécuritaires et la mission internationale des Nations unies ont transformé la ville en un lieu hostile. Elles en ont rapidement fait une cible. À cette époque, les organisations armées semblaient opérer avec des agendas distincts, et nous assistions aux menaces de Mokhtar Belmokhtar, qui n’a pas tardé à envoyer un pauvre Peul au restaurant La Terrasse. Il s’agissait du premier attentat terroriste, en 2015, organisé par la cellule du groupe Al-Mourabitoune. Un autre attentat suivra, en coordination avec Al-Qaïda et sous la direction d’Iyad Ag Ghali. Dans l’assaut contre l’hôtel, 27 personnes ont trouvé la mort.

“Au Mali, Bamako a cessé peu à peu d’être seulement le lieu des négociations et des arrangements politiques pour devenir elle-même un espace ciblé par la violence armée”

Beatriz Mesa, docteure en sciences politiques

J’étais déjà à Bamako lorsque ces attaques terroristes ont commencé à frapper la capitale malienne. Je me souviens de ce basculement : Bamako cessait peu à peu d’être seulement le lieu des négociations et des arrangements politiques pour devenir elle-même un espace ciblé par la violence armée. Ce moment a marqué une rupture profonde dans la perception de la guerre au Mali : le conflit n’était plus seulement au Nord, il entrait dans le cœur administratif et symbolique de l’État.

Ces attaques se sont produites comme une vengeance contre la présence française. L’attaque simultanée du 25 avril dernier contre Bamako et d’autres villes du Mali est aujourd’hui lue comme une vengeance contre la Russie, mais demain elle sera lue comme une vengeance contre la Chine. Autrement dit, le regard est mal placé, car, tout simplement, les groupes armés et les élites politico-militaires du nord du Mali cherchent à installer l’illusion précoloniale : un État pour les tribus touarègues et arabes de l’Azawad. Et c’est là que réside le véritable problème pour toute la région du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest.

L’exposition du Mali à l’intervention internationale en 2013 a aggravé la situation du pays. Bamako a perdu son statut de neutralité et l’on savait déjà que les réponses politiques contre l’État malien se feraient depuis son propre cœur. Plus de dix ans ont passé et Mokhtar Belmokhtar a laissé des héritiers de sa cause criminelle au Mali. D’autres acteurs sont arrivés, avec des positions plus radicalisées.

Plus de dix ans ont passé, durant lesquels la présence française a permis à l’insurrection armée du nord du Mali de croître en ressources humaines et en matériel militaire. Ces groupes se sont renforcés sur le plan logistique et militaire, ils ont appris les arts de la guerre et comptent désormais dans leurs rangs des jeunes de plus en plus nombreux, qui ont trouvé dans la violence un métier idéal.

L’accord de 2015 ou la souveraineté reconfigurée

Pendant toutes ces années de présence internationale, l’illusion de l’Azawad comme territoire indépendant a été une réalité. La présence internationale n’a pas rendu à l’État malien son intégrité territoriale ; elle l’a au contraire érodée, car une partie de l’insurrection est parvenue à installer un État de facto qui a duré tout au long de l’intervention internationale.

L’idée d’autonomie, ou de large autonomie pour la région de l’Azawad au sein de l’État-nation, n’est pas envisagée comme solution à la crise, alors qu’elle constitue la seule solution pour les populations du Nord et pour Bamako. Cette idée d’autonomie s’est diluée dans un plan de paix conclu en 2015, sous pression internationale, alors qu’IBK occupait encore le fauteuil présidentiel.

Avec cet accord, la souveraineté malienne n’était pas pleinement restaurée ; elle était plutôt reconfigurée : en reconnaissant et en institutionnalisant certains acteurs armés du Nord, une autorité de facto en Azawad a été consolidée et la fragmentation territoriale de l’État s’est approfondie. Pour les élites politico-militaires du nord du Mali, il n’y avait plus de retour en arrière : il fallait aller de l’avant, vers une indépendance de facto. Mais cette aspiration entre directement en collision avec les élites de Bamako, qui misent sur une situation d’autonomie, mais à l’intérieur de l’État. Ne pas diviser le pays en deux.

Le territoire comme enjeu politique et identitaire

“Le territoire, au Sahel, n’est pas un simple espace géographique. Il est pouvoir, économie, mobilité, mémoire et identité”

Beatriz Mesa, docteure en sciences politiques

Le territoire, au Sahel, n’est pas un simple espace géographique. Il est pouvoir, économie, mobilité, mémoire et identité. Pour les groupes de l’Azawad, le nord du Mali n’est pas une périphérie lointaine de Bamako : il est le centre de leur propre représentation politique. C’est ici que l’on comprend l’une des clés décoloniales formulées par Ramón Grosfoguel et d’autres penseurs critiques : l’idée d’État ne coïncide pas nécessairement avec l’idée de nation. Au Mali, comme dans tant d’États africains postcoloniaux, les frontières héritées de la colonisation n’ont pas résolu la question nationale ; elles l’ont déplacée à l’intérieur même de l’État.

C’est pourquoi le problème malien ne peut être réduit à l’extrémisme religieux. La religion opère comme langage de mobilisation, de légitimation et d’obéissance, mais elle n’explique pas à elle seule la guerre. Le fond du conflit est politique, social, territorial et économique. Le djihadisme a ajouté une couche supplémentaire à une crise antérieure : crise de représentation, crise de légitimité, crise d’accès aux ressources, crise de justice et crise de souveraineté réelle.

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Kidal symbolise précisément cette fracture. Ce n’est pas seulement une ville. C’est un lieu de mémoire politique, de contrôle territorial et de projection identitaire. Pour Bamako, reprendre Kidal signifie démontrer que l’État existe dans le Nord. Pour les acteurs armés de l’Azawad, Kidal représente le cœur politique d’une aspiration historique. La prise de Kidal par l’armée malienne et ses alliés russes en 2023 a été présentée comme une victoire souveraine ; sa nouvelle contestation montre que la souveraineté militaire n’équivaut pas à la légitimité politique. Nous savions déjà que la récupération militaire de Kidal ne refermait pas le conflit et que le nord du Mali avait besoin de revenir au dialogue.

L’économie de guerre, moteur invisible du conflit

L’économie de la guerre ne peut pas non plus être ignorée. Le Sahel n’est pas seulement un espace de manque de ressources ou de vide étatique. C’est un espace de circulation. Pendant des siècles, les routes sahariennes ont été des routes commerciales, sociales et culturelles. Avec le temps, nombre de ces routes se sont trouvées exposées au transit de drogues, d’armes, de carburant, d’or, de marchandises illicites et d’économies informelles. Là où le développement classique s’est ralenti en raison de la marginalisation étatique, de la crise écologique et de la précarité économique, d’autres circuits d’accumulation ont rempli le vide.

La criminalité organisée n’est pas arrivée après la guerre ; elle en a préparé de nombreuses conditions. Elle a permis à des élites locales, à des intermédiaires armés et à des réseaux politico-militaires d’accumuler des ressources, des hommes, des armes et une capacité de négociation. Le discours religieux a offert un langage de guerre, mais le cœur du conflit est resté le même : contrôler les territoires, contrôler les routes et contrôler les populations.

“Le Mali ne brûle pas parce que certains acteurs seraient simplement ‘radicaux’. Le Mali brûle parce qu’on n’a pas réussi à construire un pacte national inclusif”

Beatriz Mesa, docteur en sciences politiques

C’est pourquoi il faut déconstruire une idée dangereuse : celle selon laquelle tout cela s’expliquerait par le fanatisme religieux. Non. Le Mali ne brûle pas parce que certains acteurs seraient simplement “radicaux”. Le Mali brûle parce qu’on n’a pas réussi à construire un pacte national inclusif, parce que la guerre internationale contre le terrorisme a remplacé la politique et parce que les acteurs extérieurs ont transformé le Sahel en un échiquier de compétition stratégique.

Dans cette guerre, ce n’est pas le Mali qui gagne. Ce sont les acteurs extérieurs qui gagnent, les agendas internationaux qui gagnent, ceux qui cherchent à élargir leur influence dans un monde de plus en plus multipolaire qui gagnent. La France est revenue militairement au Mali en 2013 avec l’opération Serval, puis Barkhane, sous la promesse de stabiliser le pays. Dix ans plus tard, le djihadisme n’a pas seulement disparu : il s’est étendu, territorialisé et transnationalisé. Après le départ de la France et de la MINUSMA, Bamako a misé sur d’autres alliés, notamment la Russie et ses structures militaires. Mais le résultat reste le même : davantage de guerre, davantage de fragmentation, davantage de victimes.

Les États du Sahel ont le droit d’exercer leur souveraineté et de choisir leurs alliances. Mais aucune souveraineté ne se reconstruit uniquement par les armes. La souveraineté ne consiste pas seulement à expulser un acteur étranger pour le remplacer par un autre. La souveraineté réelle implique de contrôler le territoire, de protéger la population, de garantir la justice, de reconnaître la pluralité nationale et de reconstruire un pacte politique. Sans cela, la souveraineté devient un slogan.

“Les États du Sahel ont le droit d’exercer leur souveraineté et de choisir leurs alliances. Mais aucune souveraineté ne se reconstruit uniquement par les armes”

Beatriz Mesa, docteur en sciences politiques

La tragédie est que ceux qui meurent sont des Maliens. Des soldats meurent en croyant défendre la patrie. Des insurgés meurent en croyant défendre une cause nationale, territoriale ou religieuse. Des civils meurent, des communautés entières, des jeunes recrutés dans des contextes de pauvreté, d’humiliation et d’abandon. De nombreux Peuls, Touaregs, Arabes, Songhaïs, Bambaras et d’autres communautés encore se retrouvent piégés dans une guerre qui les dépasse, mais qui se livre en leur nom et sur leurs corps.

C’est le moment de déposer les armes. Non par naïveté, mais par réalisme. La voie militaire a montré ses limites. Les opérations internationales n’ont pas résolu le conflit. La stratégie russe n’a pas non plus rétabli la stabilité. La rupture des processus de paix a ouvert la voie à une offensive plus large. La criminalisation absolue de tous les acteurs du Nord ne fait que pousser vers une guerre sans issue.

Sur l’origine de cette violence, sur la sociologie des groupes armés et sur les liens entre jihad, tribus et trafics, j’ai longuement travaillé dans Sahel, jihad, tribus et trafics, publié aux éditions La Croisée des Chemins. Quant aux mutations géopolitiques actuelles, à la crise de la présence occidentale et à la recomposition des alliances en Afrique, elles sont au cœur de mon nouvel ouvrage, L’Occident en Afrique : échec et mutation en temps de guerre. Ces travaux partent d’une même conviction : la violence sahélienne ne peut être comprise ni par le seul prisme religieux ni par le seul prisme sécuritaire. Elle doit être replacée dans l’histoire longue des territoires, des hiérarchies sociales, des économies de circulation et des interventions extérieures.

“Les groupes armés du Nord du Mali ne sont pas des corps étrangers tombés sur le pays : ils sont les enfants du Mali, le produit de son histoire, de ses blessures coloniales, de ses fractures postcoloniales et de ses pactes non tenus”

Beatriz Mesa, docteure en sciences politiques

Le Mali a besoin d’une trêve. Il a besoin d’un retour au dialogue. Il a besoin de reconnaître que les groupes armés du Nord ne sont pas des corps étrangers tombés sur le pays : ils sont les enfants du Mali, le produit de son histoire, de ses blessures coloniales, de ses fractures postcoloniales et de ses pactes non tenus. Cela ne signifie pas justifier la violence. Cela signifie comprendre qu’aucune paix durable ne se construit en niant les causes politiques du conflit.

Il ne s’agit pas de reconfigurer complètement l’État-nation ni d’ouvrir une impossible boîte des frontières. Il s’agit de construire un État capable de représenter sa pluralité. Un État qui ne confonde pas unité et homogénéité. Un État qui comprenne que la nation malienne est composée de toute sa diversité, de Kidal, Gao, Tombouctou, Mopti jusqu’à Kati ou Sikasso.

La sortie ne sera pas facile. Mais il n’y a que deux chemins : poursuivre une guerre qui nourrit les acteurs extérieurs et détruit la société malienne, ou ouvrir une voie politique qui reconnaisse la complexité du pays. Le Mali n’a pas besoin de nouveaux discours de victoire. Il a besoin d’un pacte. Il a besoin d’une trêve dans laquelle chacun fasse des concessions. Il a besoin d’une représentation plurielle de sa population. Il a besoin de retrouver la politique avant que la guerre ne finisse par dévorer définitivement l’État.

Car le problème du Mali n’est pas seulement sécuritaire. Il est, avant tout, politique. Et ce qui est politique ne peut être résolu uniquement par les armes.


Beatriz Mesa est docteure en sciences politiques de l’Université de Grenoble (France). Elle est maître de conférences à l’Université Gaston Berger (UGB) à Saint Louis (Sénégal). Elle est chercheuse permanente de l’équipe de recherche du Laboratoire d’Analyse des Sociétés et des Pouvoirs – Afrique / Diasporas (LASPAD). En tant que chargée de cours à l’Université internationale de Rabat (UIR, depuis 2015), elle intègre l’axe “Gestion de conflits, dynamiques régionales et sécurité en Afrique : géopolitique des tensions, polémologie contemporaine et Peacebuilding” au Center for Global Studies (CGS).