Un bon rapport vaut mieux que mille discours. Le dernier rapport de la Banque Mondiale sur la croissance économique et l’emploi au Maroc dresse un tableau lucide sur des sujets majeurs qui concernent notre niveau de développement réel et les défis que nous affrontons depuis des décennies. Il nous épargne à la fois le discours genre “Al-3am zine” (l’année est bonne), dont nous abreuve un gouvernement en fin de mandat et à court d’arguments, mais aussi les réflexes alarmistes qui voient des catastrophes partout.
Ce rapport pointe les acquis, relève les ratages et livre quelques pistes de réflexion. C’est d’abord un pays qui connaît depuis des décennies une transformation économique soutenue, adossée à une stabilité politique rare dans la région, des infrastructures modernes et une gestion macroéconomique solide. Il a su absorber des chocs successifs, externes et internes, qui ont sévèrement ébranlé des économies comparables. La pauvreté a fortement reculé et un effort massif d’investissement a été consenti dans les domaines de l’éducation et de la santé. Mais -et c’est là où le bât blesse- c’est une économie qui ne sait pas créer d’emplois. Pourtant, tout semble fait pour y parvenir.
“Le Maroc investit, modernise, déploie des infrastructures mais il n’emploie pas. C’est un cas d’école de jobless growth”
Le rapport livre un diagnostic précis sur ce qui ne fonctionne pas dans le marché du travail. De 2020 à 2024, le Maroc accuse un déficit de 370 000 emplois par an, contre une moyenne de 215 000 sur la période précédente. La sécheresse, le Covid-19 et les crises externes expliquent une partie du recul, mais pas tout. Le déficit est structurel et profond, et le gouvernement actuel s’est montré incapable de l’endiguer. Le taux d’activité s’est effondré, tombant à 43,5% en 2024, son niveau le plus bas depuis un quart de siècle. Chez les femmes, il atteint à peine 19%, ce qui signifie que huit femmes sur dix en âge de travailler sont hors du marché du travail.
On vous laisse imaginer les conséquences économiques et sociales d’une telle situation. Le Maroc investit, modernise, déploie des infrastructures, mais il n’emploie pas. C’est un cas d’école de jobless growth : une économie qui se développe sans que sa structure lui permette d’absorber les cohortes de jeunes en quête de travail. L’économie informelle, elle, est toujours là, continuant à jouer son rôle d’amortisseur social.
“Existe-t-il donc une volonté réelle de capitaliser sur les réformes existantes pour faire pivoter une économie de rente, dépendante de la commande publique et sans gains significatifs de productivité, vers une économie innovante, compétitive et transparente, capable de générer de l’emploi ?”
Le rapport formule des recommandations pertinentes, mais largement connues : renforcement de la concurrence, simplification administrative, réforme fiscale. Elles figurent déjà dans le rapport sur le Nouveau Modèle de Développement et dans bien d’autres documents. Le problème n’est pas celui du diagnostic, mais plutôt de la volonté politique. Existe-t-il donc une volonté réelle de capitaliser sur les réformes existantes pour faire pivoter une économie de rente, dépendante de la commande publique et sans gains significatifs de productivité, vers une économie innovante, compétitive et transparente, capable de générer de l’emploi ? Le gouvernement actuel n’a jamais démontré cette volonté. Le prochain devra être jugé sur ce critère, et sur lui seul.
