Depuis plusieurs décennies, le rayonnement international du Maroc s’appuie sur un capital de sympathie construit autour de son histoire, de son patrimoine, de sa stabilité et de son hospitalité. À l’étranger, le Royaume évoque spontanément les médinas de Marrakech, les paysages de Chefchaouen, la richesse de sa culture, ou encore son rôle diplomatique dans plusieurs dossiers régionaux.

“Quand un pays ne produit pas assez de connaissances visibles, un vide s’installe, et ce vide finit par peser sur la perception qu’on se fait de lui, presque autant que ses réalisations concrètes”
Dès que les débats internationaux se déplacent vers des sujets complexes tels que l’intelligence artificielle, la transition énergétique, le changement climatique, l’agriculture durable, la mobilité intelligente ou la souveraineté technologique, la présence du Maroc dans les grands récits mondiaux reste encore très modeste.
Le rapport d’Affinytix, Comment le monde nous voit, le confirme chiffres à l’appui : les thématiques d’avenir pourtant indispensables pour asseoir une autorité intellectuelle moderne — technologie, innovation, science, digital — représentent chacune moins de 1 % des volumes de couverture internationale. Le Maroc est près de trois fois plus visible pour ses performances sportives (33,28 %) que pour l’ensemble de ses réalisations économiques, technologiques et logistiques réunies.
Or, quand un pays ne produit pas assez de connaissances visibles, un vide s’installe, et ce vide finit par peser sur la perception qu’on se fait de lui, presque autant que ses réalisations concrètes. Pour l’autorité intellectuelle du Royaume, le défi réside dans le rééquilibrage de ce ratio. L’un des leviers clés du soft power national sera donc de transformer les « forums du savoir » en plateformes d’expertise reconnues et accessibles à travers le monde.
Des lieux de savoir aux plateformes d’influence
“Les universités marocaines ne doivent plus seulement transmettre du savoir, mais devenir des plateformes d’influence capables de transformer leurs travaux en contenus mondiaux”
Les grandes universités marocaines ne doivent plus seulement transmettre du savoir, mais devenir des plateformes d’influence capables de transformer leurs travaux en contenus mondiaux. La valeur d’une découverte réside en effet autant dans son fond que dans sa capacité à circuler. Les universités les plus influentes au monde transforment leurs travaux complexes en contenus multimédias accessibles, diffusés via de grands médias internationaux.
Ce rayonnement est renforcé par le système de l’embargo, utilisé par des revues comme Nature ou Science : les découvertes sont partagées en amont avec des titres de référence (The New York Times, BBC, Le Monde, Nikkei), qui publient leurs analyses simultanément dès la levée du secret. Cette mécanique prouve que la connaissance ne produit de l’influence que lorsqu’elle est correctement mise en récit et diffusée.
Changer de prisme
Le potentiel académique marocain sur des thématiques d’avenir — IA, énergies, tech — ne se traduit pas en influence internationale. Pour inverser la tendance, il faut aligner la recherche marocaine sur des enjeux mondiaux, au-delà des problématiques strictement locales : décarbonation, stress hydrique mondial, adaptation aux canicules — afin de capter l’intérêt des grands médias, des revues scientifiques et des événements internationaux de référence.
L’impératif du secteur privé
La seconde évolution concerne le rapprochement stratégique entre le monde académique et le secteur privé. Beaucoup d’acteurs économiques marocains placent l’innovation au cœur de leur communication institutionnelle, mais l’investissement durable dans les infrastructures académiques et les laboratoires spécialisés reste encore limité.
Ce n’est pourtant pas une question de moyens : les grandes entreprises marocaines financent déjà, et souvent généreusement, le sport, la musique ou l’art — des terrains où le contenu abonde et où le Maroc n’a plus vraiment besoin de convaincre. Le vrai enjeu est de renforcer une partie de ces budgets vers les centres de recherche universitaires, là où la rareté du contenu freine aujourd’hui le rayonnement du pays.
Un modèle de financement performant
“L’autonomie financière des universités est ce qui permet d’attirer des chercheurs de premier plan et de soutenir des laboratoires d’excellence”
Le modèle américain illustre bien cette dynamique. Les universités privées disposent d’importants « endowments », des fonds de dotation financés par des entreprises et des particuliers puis investis sur les marchés financiers, dont seuls les rendements servent à financer durablement les activités de l’université.
Le fonds de Harvard, par exemple, s’élève à environ 50 milliards de dollars. Une année où son rendement est de 10 %, l’université dépense près de 2 milliards de dollars pour soutenir ses chercheurs, ses bourses et sa communication, sans jamais toucher au capital initial. C’est cette autonomie financière, renouvelée année après année, qui permet d’attirer des chercheurs de premier plan, de soutenir des laboratoires d’excellence et de développer des infrastructures de diffusion sophistiquées.
D’une logique de communication à une logique d’autorité
Les grands médias ne cherchent pas à l’aveugle : ils surveillent de près les revues les plus prestigieuses et ne recherchent pas des slogans, mais des données fiables, des méthodologies solides et des experts capables d’expliquer les transformations du monde. Le Maroc doit ainsi passer d’une logique de communication descendante (push) à une logique d’autorité intellectuelle (pull) : créer assez de valeur scientifique pour que le monde vienne naturellement chercher son expertise.
Dans cette perspective, le marketing du savoir est un actif incontournable. Il ne suffit plus de découvrir : il faut savoir valoriser, packager et positionner la connaissance dans l’arène médiatique globale pour lui donner sa pleine puissance d’impact.
La clarté de l’enjeu
“Faute d’une architecture convertissant sa richesse intellectuelle en influence, le Maroc laisse filer une opportunité stratégique”
Les médias occidentaux imposent aujourd’hui leur propre autorité intellectuelle : ils maîtrisent le format d’investigation (21,8 % de leur production) et s’imposent sur les sujets les plus repris à l’international. Des titres comme Bloomberg ou le Financial Times inspirent ainsi confiance auprès des investisseurs, ce qu’aucune campagne de communication classique ne peut égaler.
Faute d’une architecture convertissant sa richesse intellectuelle en influence, le Maroc laisse filer cette opportunité stratégique, et c’est, je l’avoue, un rendez-vous manqué que je vois notre pays concéder. C’est le constat de l’étude d’Affinytix, mais c’est surtout le chaînon manquant que nos universités doivent bâtir. En devenant de véritables infrastructures de savoir, ces institutions s’imposeront comme les nouveaux laboratoires du rayonnement marocain.
Omar Alaoui est le fondateur du cabinet Affinytix et le représentant du Financial Times Group au Maroc. Il a publié plusieurs articles sur la guerre de l’information et sur la manière dont le Maroc doit façonner son propre narratif international, et il est l’auteur du rapport « Audit de l’influence du Maroc dans les médias du monde ».
