[Tribune] Transition démographique : radiographie d’un séisme silencieux

Par Lahcen Boulaasair

Sous les radars des urgences politiques immédiates, la structure démographique du Royaume subit une transformation irréversible. Chute de la fécondité, vieillissement accéléré de la population et crise d'insertion de la jeunesse convergent pour menacer les équilibres macroéconomiques du pays. Lahcen Boulaasair, docteur en mathématiques appliquées et professeur de démographie au Centre d’orientation et de planification de l’éducation (COPE, Rabat), analyse une mutation qui impose une refonte urgente de notre modèle social.

Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) a récemment mis en lumière un point d’inflexion historique pour le modèle social marocain. L’indice synthétique de fécondité est officiellement tombé à 1,97 enfant par femme, passant sous le seuil critique de 2,1 requis pour assurer le strict renouvellement des générations. Pour mesurer la radicalité de cette trajectoire, il convient de rappeler que dans les années 1980, cet indice dépassait encore les 5 enfants par femme.

En à peine quatre décennies, le comportement reproductif de la population s’est métamorphosé à une vitesse inédite. Là où les sociétés occidentales ont bénéficié d’un siècle pour adapter leurs structures institutionnelles à la baisse de la natalité, le Maroc opère cette transition dans une temporalité extrêmement comprimée.

Selon la dernière enquête nationale sur la famille réalisée par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), en trois décennies, urbanisation, précarité et individualisation ont progressivement déplacé le centre de gravité du collectif vers l’individu — sans pour autant rompre le fil des solidarités familiales.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Cette dynamique engendre un paradoxe apparent, puisque la population globale continue de progresser et devrait frôler les 41 millions d’habitants d’ici 2040. Cette croissance résiduelle s’explique par la conjugaison de l’allongement de l’espérance de vie à la naissance, qui atteint désormais 76,4 ans, et du phénomène d’inertie démographique.

La masse critique de la population en âge de procréer est en effet issue des pics de natalité des décennies précédentes, maintenant temporairement le volume absolu des naissances au-dessus de celui des décès. Toutefois, d’ici deux décennies, cet élan s’estompera mécaniquement et le taux de croissance naturelle devrait fléchir à un faible 0,6 %, ouvrant la voie à une phase de stagnation puis de déclin.

L’effritement des structures traditionnelles

“Face à des ressources financières contraintes, l’investissement des parents se concentre de manière intensive sur un nombre réduit d’enfants afin de maximiser leurs chances d’ascension sociale par l’éducation”

Lahcen Boulaasair, docteur en mathématiques appliquées et professeur de démographie

Cette transition rapide traduit une profonde mutation sociologique et culturelle, théorisée dès les années 1990 par les démographes Youssef Courbage et Emmanuel Todd comme le signe avant-coureur d’une transformation des modèles familiaux. L’urbanisation continue, l’accès généralisé des femmes à l’éducation et l’impact des politiques de planning familial ont redéfini les arbitrages intrafamiliaux.

Aujourd’hui, les indicateurs matérialisent cette réalité par un recul net de la nuptialité, l’âge moyen au premier mariage chez les femmes ayant dépassé le seuil des 31 ans. Ce report est structurellement dicté par la hausse du coût de la vie urbaine et par l’émergence d’aspirations à l’autonomie individuelle.

Parallèlement, la hausse constante des taux de divorce et le repli définitif vers le modèle de la famille nucléaire restreinte démontrent que les ménages adoptent désormais des stratégies qualitatives. Face à des ressources financières contraintes, l’investissement des parents se concentre de manière intensive sur un nombre réduit d’enfants afin de maximiser leurs chances d’ascension sociale par l’éducation, rompant ainsi avec la logique de solidarité élargie du modèle patriarcal traditionnel.

Le coût d’opportunité du capital humain

Cette rupture anthropologique se répercute de plein fouet sur les cohortes de jeunes actifs, révélant une distorsion majeure dans la valorisation du capital humain national. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a révélé que plus de 4,3 millions de jeunes se trouvent aujourd’hui dans la catégorie des NEET, c’est-à-dire ni en emploi, ni en études, ni en formation. Cette exclusion massive des circuits de production génère un coût d’opportunité économique majeur pour le pays, tout en alimentant une frustration sociale visible qui se traduit par une apathie politique vis-à-vis des canaux de participation traditionnels.

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À cette exclusion interne répond une fuite externe des compétences. Les profils hautement qualifiés, notamment dans les secteurs de la santé et de l’ingénierie, optent massivement pour l’émigration transfrontalière. Ce double mouvement altère le contrat social implicite entre l’État et le citoyen, façonnant une opinion publique beaucoup plus exigeante quant à l’efficacité des politiques publiques et à l’obligation de reddition des comptes.

“Le Maroc s’approche de la fermeture de sa ‘fenêtre d’opportunité démographique’, cette période historique où la part de la population active atteint son apogée par rapport aux personnes dépendantes”

Lahcen Boulaasair, docteur en mathématiques appliquées et professeur de démographie

Sur le plan macroéconomique, le chronomètre tourne. Le Maroc s’approche de la fermeture de sa “fenêtre d’opportunité démographique”, cette période historique où la part de la population active atteint son apogée par rapport aux personnes dépendantes. La productivité nationale se heurte ici à un paradoxe aigu, car alors que le chômage des jeunes citadins dépasse les 35 %, la contraction de la base reproductive garantit une pénurie imminente de main-d’œuvre qualifiée d’ici vingt ans.

L’économie nationale ne pourra plus tabler sur le paradigme historique d’une main-d’œuvre abondante et bon marché pour attirer les investissements directs étrangers. Cela impose une transition impérative vers une économie de la connaissance à forte valeur ajoutée, afin d’éviter le piège classique des pays qui vieillissent avant d’avoir achevé leur accumulation de capital.

Ce défi est accentué par les nouvelles formes de travail, les jeunes délaissant le salariat classique pour l’économie des plateformes et le travail indépendant transfrontalier, ce qui place la politique fiscale face à un dilemme complexe de traçabilité des revenus.

Le défi de la soutenabilité de l’État social

Le véritable point de rupture systémique se situe au niveau de la soutenabilité financière de la protection sociale et de l’Assurance maladie obligatoire (AMO). Le modèle se retrouve pris dans l’effet de ciseau d’une équation démographique périlleuse. D’un côté, l’assiette des cotisants actifs stagne sous le triple effet du chômage, du poids de l’informel et de l’insertion tardive sur le marché du travail. De l’autre, les dépenses de santé s’apprêtent à augmenter de manière exponentielle sous l’impact du vieillissement de la population, le Maroc devant compter environ 8 millions de personnes âgées à l’horizon 2040.

“Les dépenses de santé s’apprêtent à augmenter de manière exponentielle sous l’impact du vieillissement de la population, le Maroc devant compter environ 8 millions de personnes âgées à l’horizon 2040”

Lahcen Boulaasair, docteur en mathématiques appliquées et professeur de démographie

Ce basculement démographique s’accompagne d’une transition épidémiologique majeure. L’État doit opérer un transfert massif de ses budgets, historiquement alloués aux soins de base liés à la maternité et à l’enfance, vers la prise en charge lourde et extrêmement coûteuse des pathologies chroniques, telles que les cancers, l’insuffisance rénale ou les maladies cardiovasculaires. La charge du soin et de la dépendance, autrefois absorbée par la solidarité familiale que les mutations comportementales ont affaiblie, incombe désormais pleinement à l’État social, à un moment où les fonds de financement manquent de la visibilité actuarielle nécessaire pour absorber un tel choc.

En somme, le passage sous le seuil de renouvellement démographique est la conséquence mécanique de la “modernisation” du pays. Si le chantier royal de généralisation de la protection sociale constitue un jalon historique, sa viabilité à long terme reste suspendue à une nouvelle ingénierie de financement. Il devient urgent de dépasser les prélèvements classiques sur les salaires pour s’appuyer davantage sur la fiscalité de la valeur ajoutée et la diversification des contributions.

De même, l’intégration économique des millions de jeunes exclus n’est plus une simple option d’équité sociale, mais une nécessité comptable vitale pour que la force de travail de demain puisse porter le fardeau de la solidarité intergénérationnelle. La réactivité des politiques publiques déterminera si le Maroc parviendra à capitaliser sur ses acquis pour accéder à la maturité économique, ou s’il s’enlisera prématurément dans les contraintes d’une société vieillissante et essoufflée.

Pr. Lahcen Boulaasair est docteur en mathématiques appliquées et professeur de démographie au Centre d’Orientation et de Planification de l’Éducation – COPE (Rabat).