La fin de dar lekbira

Par Yassine Majdi

En trente ans, la famille marocaine a fondu. La taille moyenne du ménage est passée de 4,6 personnes en 2014 à 3,9 en 2024. Les familles élargies, qui pesaient 35,2% des ménages en 1995, n’en représentent plus que 19,8% en 2025. La cohabitation de trois générations sous le même toit est tombée de 29 à 16,8%. L’Enquête nationale sur la famille que le Haut-commissariat au Plan vient de publier chiffre ce qu’on pressentait : le Maroc de dar lekbira s’éteint.

L’Enquête nationale sur la famille que le Haut-commissariat au Plan vient de publier chiffre ce qu’on pressentait : le Maroc de dar lekbira s’éteint

Cette maisonnée faisait office de filet. Un oncle cadet qui héberge sa mère âgée, et dont la fratrie lui envoie chaque mois de quoi tenir. Un enterrement qu’on paye à plusieurs parce que les enfants du défunt ne peuvent pas l’assumer seuls. Les chiffres de l’Enquête confirment ce que chaque famille marocaine sait déjà : 58,7% des chômeurs sont aidés financièrement par un membre de leur famille, et 80% des seniors en perte d’autonomie sont pris en charge par le conjoint et les enfants. L’État n’est presque nulle part dans cette équation.

Or, ce filet se rétrécit mécaniquement. Moins de frères, moins de cousins, moins d’enfants : la fécondité est tombée à 1,98 enfant par femme. Les enfants partent vers d’autres villes, parfois à l’étranger. Les seniors restent. 31% d’entre eux n’ont aucune source de revenu, 51,6% chez les femmes âgées. Près d’un senior sur deux (47,8%) juge désormais “nécessaire” la création d’institutions d’hébergement pour personnes âgées. Il y a trente ans, la seule évocation d’une telle demande était taboue.

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Ce renversement est d’autant plus vertigineux que le Maroc n’a ni pétrole ni gaz. Sa première ressource, c’est son habitant : le modèle de développement adopté en 2021 en a fait la colonne vertébrale de l’horizon 2035. Fiscalement, les impôts indirects pèsent 44% des recettes, l’impôt sur le revenu repose essentiellement sur les salariés, et 76% des entreprises déclarent un résultat nul à l’IS. Autrement dit, c’est le Marocain ordinaire qui finance l’État. Mais quand ce même Marocain tombe malade, se retrouve au chômage ou vieillit, sa famille se substitue à l’Etat.

“Le problème n’est pas démographique, il est politique : un pays qui laisse ses malades, ses chômeurs et ses seniors à la seule charge des familles n’a pas de politique sociale. Il a juste des familles”

Yassine Majdi

Pourtant, le royaume dispose d’un ministère de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille. Devant la Chambre des conseillers en avril dernier, sa titulaire, Naïma Ben Yahia, assurait que “miser sur la famille représente un investissement stratégique” et qu’il fallait développer “l’économie du soin”. L’action de la ministre tient en un colloque national sur les mutations de la famille marocaine, quelques conventions-cadres avec des associations partenaires. Rien qui soit à la hauteur du diagnostic que Chakib Benmoussa vient de poser.

La publication du rapport n’a d’ailleurs déclenché aucune réaction politique d’envergure, ni du gouvernement, ni de l’opposition, ni des partis qui prétendent porter la famille comme valeur cardinale. On connaît les limites de la classe politique marocaine. On n’en attendait pas grand-chose. On a eu le rapport. Personne ne s’en est saisi. La fonction première d’un gouvernement, c’est de prendre soin de ses citoyens. Le problème n’est pas démographique, il est politique : un pays qui laisse ses malades, ses chômeurs et ses seniors à la seule charge des familles n’a pas de politique sociale. Il a juste des familles.

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