Il y a quelque chose de profondément absurde dans la manière dont la France gère son réseau d’enseignement au Maroc. Et évacuons d’emblée l’argument : personne n’est obligé d’y inscrire ses enfants. C’est un choix. Mais dans un pays où les portes de l’enseignement supérieur, des réseaux d’affaires et des postes de décision s’ouvrent d’abord en français, l’école française est un super-ascenseur. Celui qui donne accès aux plus hautes sphères.
Et depuis plus d’un siècle, cet ascenseur fabrique des générations de Marocains francophones, francophiles, formés dans le moule français. Des cadres supérieurs, des médecins, des ingénieurs, des chefs d’entreprise qui, lorsqu’ils accèdent à des postes de décision, se tournent naturellement vers la France. Leurs consultants sont français. Leurs fournisseurs sont français. Leurs références culturelles sont françaises. Un exemple de soft power, mais surtout un retour sur investissement. Et c’est précisément ce retour sur investissement que la France est en train de tuer.
L’AEFE, l’Agence publique française qui pilote les écoles françaises à travers le monde, est en crise. L’État français a réduit sa dotation de 60 millions d’euros en trois ans. Pour combler ce trou, l’Agence a décidé en décembre 2025, lors d’un vote acquis à une seule voix — celle de son propre président —, d’augmenter les frais de scolarité et de transférer une partie du financement des retraites de ses fonctionnaires vers les établissements. Vers les familles, donc.
Au Maroc, cela se traduit par une hausse de 7% pour la rentrée 2026. Trois mois plus tard, les comptes de l’Agence affichent un excédent de 3 millions d’euros là où un déficit de 53 millions avait été annoncé. Pourtant les hausses, elles, sont maintenues. Une crise passagère a justifié une décision permanente.
“Un parent d’élève d’un collège de banlieue en France a plus de pouvoir sur la gestion de l’établissement de ses enfants qu’un chef d’entreprise marocain qui paie 50 000 dirhams par an”
Mais le problème dépasse largement la question des frais. Des projets immobiliers voient leur budget exploser sans justification. Des parents financent plus de 60% du fonctionnement et 100% de l’immobilier, mais ils n’ont aucun droit de regard sur où va leur argent. C’est ainsi qu’un parent d’élève d’un collège de banlieue en France a plus de pouvoir sur la gestion de l’établissement de ses enfants qu’un chef d’entreprise marocain qui paie 50 000 dirhams par an de frais de scolarité.
Et puis il y a les investisseurs marocains. Ceux qui ont créé des écoles homologuées, qui paient rubis sur l’ongle leurs contributions, qui enseignent le programme français tout en célébrant la Marche verte et en renforçant l’arabe. “Le meilleur des deux mondes”, selon un acteur du secteur. L’AEFE leur double leur redevance pour compenser les impayés d’autres établissements à l’autre bout du monde, les rendant moins compétitifs face aux EGD. L’investisseur marocain qui entre dans ce système en sort perdant. Il finance le rayonnement de la France, et la France le remercie en alourdissant la facture.
“Certaines familles partent vers l’enseignement anglophone. D’autres restent piégées par plusieurs années de scolarité francophone. Mais le rejet s’installe”
L’ambassade de France a joué le jeu en répondant frontalement à nos questions. Un acte suffisamment rare sous nos cieux pour être souligné. Ses réponses témoignent d’une prise de conscience : “Le dialogue doit être renforcé”, “les familles doivent être pleinement associées.” Mais entre la prise de conscience et les actes, il y a un gouffre. Et des zones d’ombre que les réponses de l’ambassade ne dissipent pas.
Le résultat est prévisible. Il est déjà en cours. Les familles font leurs comptes. Certaines partent vers l’enseignement anglophone. D’autres restent piégées par plusieurs années de scolarité francophone. Mais le rejet s’installe. Et quand il s’installe dans une génération de décideurs, il peut nuire à l’amitié entre les deux pays. La France a un siècle d’histoire éducative au Maroc. Elle est en train de la sacrifier pour une économie de quelques dizaines de millions d’euros.
