Coupable d’avoir raison

Par Yassine Majdi

Le Maroc est champion d’Afrique grâce à une passe décisive d’un communiqué. Certains ont klaxonné hier soir. D’autres ont haussé les épaules. Et on peut les comprendre. Ce deuxième titre tant attendu, nous l’avons “décroché” par la voie d’un jury d’appel deux mois après les faits. Il a été attribué dans une salle d’audience par des juges froids plutôt que dans un stade effervescent.

Ce n’est pas ce dont nous rêvions. Dans un monde idéal, nous aurions obtenu la victoire après un penalty inscrit à la 98e minute devant une foule de 65.000 personnes en délire. Nous aurions dû avoir cette nuit gravée dans la mémoire collective d’un pays, cette communion entre un peuple et un groupe de 26 joueurs (ainsi que le staff) qui booste l’élan de toute une nation. Nous avons été privés de tout ça. Et aucune décision administrative ne pourra nous rendre cette joie volée.

Cela dit, la décision rendue par le jury d’appel de la CAF est la bonne. L’article 82 du règlement de la CAN est clair à ce sujet : toute équipe qui quitte le terrain sans autorisation de l’arbitre est déclarée perdante. Il n’y a aucune ambiguïté ni zone grise.

Le Sénégal a quitté la pelouse. Le Sénégal a perdu. Questionner l’éthique et la moralité derrière la décision du jury d’appel est malhonnête. L’éthique et la morale ont quitté le terrain en même temps que les joueurs sénégalais. Ces valeurs ont disparu quand Pape Thiaw a ordonné l’abandon d’une finale continentale à ses joueurs. Pas deux mois plus tard dans une salle d’audience de la CAF.

Sauf que cette décision aurait dû tomber le 18 janvier et non pas le 17 mars. L’arbitre aurait dû appliquer le règlement sur le terrain. Un comité de match aurait dû trancher dans la soirée. Car les précédents existent. En février 2025, la fédération turque avait mis huit jours pour infliger une défaite 3-0 sur tapis vert au club de Adana Demirspor lorsqu’il avait quitté la pelouse pour contester une décision arbitrale.

Pire encore, la CAF a permis au phénomène de se propager. Le week-end dernier, en Turquie toujours, un entraîneur a vidé son banc pour protester contre un penalty. Le geste de Pape Thiaw a fait école. C’est pour toutes ces raisons que la décision de la CAF, bien que tardive, est nécessaire. Les mind games font partie du sport. Menacer de transformer un terrain en zone d’émeute, non.

Cette victoire, c’est aussi celle de nos instances. Le Maroc a organisé une CAN exceptionnelle et la FRMF a su défendre les intérêts du pays quand les règles ont été bafouées. Une équipe nationale, ce n’est pas que 11 joueurs sur une pelouse. Ce sont aussi ceux qui se battent en dehors des terrains.

« L’équipe juridique constituée par Fouzi Lekjaâ 
pour la confrontation devant le tribunal arbitral du sport aura autant d’importance que les 26 joueurs sélectionnés par Walid Regragui avant la CAN”

Yassine Majdi

Le Sénégal ira au Tribunal arbitral du sport, l’instance judiciaire suprême dans le domaine du sport. L’équipe juridique constituée par Fouzi Lekjaâ pour cette confrontation aura autant d’importance que les 26 joueurs sélectionnés par Walid Regragui avant la CAN. Quelle que soit la décision prise à Lausanne, elle rappellera une évidence : l’essence de tout sport, ce sont ses règles. Et personne — hein, Pape Thiaw — n’a le droit de s’y soustraire.

Mais il ne faut pas non plus être victime d’illusion. L’ironie de cette affaire est cruelle. Le 18 janvier ce sont nos stadiers qui ont fini sur des civières. Ce sont nos tribunes qui ont été saccagées. Ce sont nos compatriotes à Dakar qui ont été pris pour cibles. C’est notre fête qui a été volée. Et pourtant ! A l’heure où nous écrivons ces lignes, un narratif alternatif émerge.

Le Maroc est toujours sur le banc des accusés. Certains ont déjà dégainé leur texte pour accuser le Maroc de “voler” le titre. Peu importe que la FRMF n’ait jamais contesté la performance sportive du Sénégal. Peu importe que ce soit la CAF, et non pas le Maroc, qui ait rendu cette décision. La victime fait office de coupable idéal. Il faut le savoir et répondre en conséquence. Mais, surtout, il faut cesser de croire que la justesse d’une cause suffit à la faire entendre.