Fratelli d’Italia

Par Yassine Majdi

Nous n’en serions pas là si la Russie n’avait pas envahi l’Ukraine. Février 2022 : l’Europe décide de boycotter le gaz russe. L’Italie panique. Elle appelle l’Algérie à la rescousse, qui s’engouffre dans la brèche. C’est ainsi qu’en l’espace d’à peine trois ans, Alger est devenu le premier fournisseur énergétique de l’Italie. Et les quantités sont énormes : 20 milliards de mètres cubes de gaz transitent chaque année via le pipeline Enrico Mattei qui traverse l’Algérie, la Tunisie et rejoint l’Italie à travers la Sicile.

Un véritable cordon ombilical énergétique pour Rome, qui voit Alger couvrir près du tiers de ses besoins. Et avec le gaz, un levier : la capacité de peser sur les choix diplomatiques sur le Sahara de la troisième économie européenne.

L’Italie est, sur le papier, un partenaire idéal pour le Maroc. Deux siècles de relations diplomatiques, des échanges commerciaux qui dépassent les 50 milliards de dirhams, mais aussi des histoires communes, comme la création de la Samir à Mohammedia. Tout devrait converger. Sauf une chose : la position italienne sur le dossier du Sahara.

Rome hésite, se dérobe. Non pas par hostilité mais par dépendance. L’Italie a une dette implicite auprès d’Alger qu’elle ne peut pas effacer du jour au lendemain. L’Algérie pratique la diplomatie du thermostat : elle ne coupe jamais le chauffage, mais rappelle à chaque instant qu’elle contrôle la température.

“Sur le dossier du Sahara, Rome hésite, se dérobe. En ne clarifiant pas sa position, l’Italie donne donc de l’oxygène aux thèses algériennes”

Yassine Majdi

En juillet 2025, lors de sa visite à Rome, Tebboune affirmait, face caméra, avoir discuté du Sahara avec Meloni. Or, dans sa déclaration, la Cheffe du gouvernement italien, prudente, n’a à aucun moment mentionné le sujet. En ne clarifiant pas sa position, l’Italie donne donc de l’oxygène aux thèses algériennes. Tebboune peut s’inventer des soutiens parce que Rome ne dément pas. Et cette ambiguïté se propage : au sein de l’UE, l’Italie a été pendant des mois le verrou qui a empêché l’évolution de la position européenne sur le Sahara.

C’est là que les deux survies se télescopent. Pour l’Italie, le gaz algérien n’est pas un confort. C’est une question existentielle : chauffer ses foyers, alimenter son industrie, préserver sa souveraineté énergétique… Pour le Maroc, le Sahara est le dossier au-dessus de la pile. Sans ses provinces du Sud, le royaume se retrouve isolé, compressé entre une Algérie hostile et l’Atlantique. Deux pays pris à la gorge. Sauf que l’étranglement de l’un sert l’adversaire de l’autre.

Meloni n’est pas hostile au Maroc. Ses engagements de jeunesse pro-Polisario appartiennent à une autre vie politique. Elle est suffisamment réaliste pour s’aligner sur le droit international quand celui-ci va dans le sens du Maroc. Dans une interview accordée à TelQuel, l’ambassadeur italien Pasquale Salzano confirme d’ailleurs l’alignement de Rome sur la résolution 2797. Ce qui gêne Meloni, en fait, ce n’est pas la cause marocaine, c’est le coût de la clarté.

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C’est la nouvelle énigme marocaine. On ne presse pas un partenaire prisonnier de ses propres dépendances comme on presse un adversaire déclaré. Le bras de fer a fonctionné avec l’Espagne, la France, l’Allemagne. Avec l’Italie, il faut inventer autre chose. Rabat en est conscient. “Il faut comprendre leur position”, nuance un diplomate marocain proche du dossier.

Comprendre, oui. Subir, non. La solution viendra peut-être du gazoduc Nigeria-Maroc. S’il aboutit, il redessinera la carte énergétique de la Méditerranée, offrira à Rome une alternative au Transmed et réconciliera, enfin, les deux survies. C’est que, dans le monde post-Ukraine, les alliances ne se construisent plus seulement sur le droit et l’histoire. Elles se construisent aussi avec des tuyaux.