Celles et ceux qui se souviennent des années 1990 et de la première décennie des années 2000 se rappellent certainement des expressions de religiosité de cette période. Les chaînes satellitaires, financées par les pays du Golfe, diffusaient quotidiennement un contenu rigoriste correspondant à l’univers culturel et mental d’une partie du monde arabe ; la mouvance islamiste considérait tous les espaces publics, du parlement à l’université, comme des lieux de prédication, des individus appartenant à des groupes prosélytes (le Tabligh, par exemple) sillonnaient les rues pour délivrer leur message, enfin, des mouvements radicaux prenaient à leur charge la mission de corriger — même physiquement — ceux qui s’écartaient du droit chemin.
La religion était alors considérée comme l’affaire de tous, pour tous ou contre tous, selon le camp auquel on appartenait. Il s’agissait de transformer la société par le bas, dans son intégralité. L’individu devait se fondre dans une masse fantasmée qui s’immisçait dans les moindres détails de sa vie et lui dictait comment penser, manger, s’habiller et s’accoupler.
Entre-temps, beaucoup de choses ont changé. L’islam politique s’est effondré au Maroc comme dans le reste du monde arabe, les pays du Golfe (notamment l’Arabie saoudite) ont changé de projets et d’alliances idéologiques, l’individualisme progresse — pour le meilleur et pour le pire — au sein de notre société, et une nouvelle génération, qui n’a pas connu les débats des années 1990 et 2000, s’impose désormais comme un enjeu, mais aussi comme un acteur de transformation.
“La pratique religieuse est plus individualiste, tournée vers la transformation de soi et non plus celle de la collectivité »
Les Marocains restent profondément attachés, spirituellement et culturellement, à l’islam en tant que composante essentielle de leur identité. Le Maroc, comme civilisation, est l’œuvre de la présence de l’islam sur son territoire : ses institutions politiques, sa culture, son héritage architectural ou les dynasties qui l’ont gouverné portent tous le sceau de cette religion. Même la parenthèse du protectorat n’a pas altéré cette règle, au contraire, elle l’a renforcée.
Pourtant, la religiosité des Marocains est, elle, en perpétuelle transformation. On n’assiste plus à cette tentation de faire converger tous les croyants vers un même moule pour en faire des clones. La pratique religieuse est ainsi plus individualiste, tournée vers la transformation de soi et non plus celle de la collectivité.
Dans ce grand bouleversement, chacun est pour soi, et Dieu pour soi également !
L’autre n’est plus un projet de changement : on laisse désormais à Dieu et à son propre libre arbitre le soin de le guider, et non plus à un groupe ou à un mouvement. Les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle participent aussi à ce mouvement de fond en permettant aux Marocains de contourner les institutions religieuses et l’autorité des oulémas, pour chercher des réponses directes et personnalisées à leurs interrogations. Cela ne fait pas d’eux des individus moins pieux que leurs parents, mais plutôt des croyants différents, en arbitrage permanent entre leur monde et les prescriptions de leur religion. Dans ce grand bouleversement, chacun est pour soi, et Dieu pour soi également !
