Il y a quelques années, un haut responsable de la diplomatie marocaine nous confiait son inquiétude. Le Maroc venait de réintégrer l’Union africaine, d’intégrer le Conseil de paix et de sécurité, de replacer le débat sur le Sahara là où il doit être. Les choses allaient pour le mieux. Mais ce diplomate était lucide : “Sans présence dans les institutions, tous nos efforts peuvent être renversés d’un seul coup. Il nous faut des gens capables d’influencer les petites décisions : le choix d’un partenaire, d’un consultant. C’est à travers ces petites choses que l’on fait entendre la voix du Maroc.” Quelques années plus tard, son constat est plus pertinent que jamais.
La finale chaotique de la CAN en est le cas d’école. Fouzi Lekjaâ a réussi à gravir les échelons de la CAF : premier vice-président, artisan d’une décennie de reconquête continentale, du soutien à Ahmad Ahmad au Protocole de Rabat pour l’élection de Patrice Motsepe. Il est le vaisseau amiral.
Mais où est la flotte qui doit suivre ? Quand la crise a éclaté au lendemain de la finale de la CAN et qu’il a fallu peser dans les comités techniques, dans les commissions disciplinaires, dans les couloirs du comité exécutif (ComeEx) de la CAF de Dar es Salaam, qui portait la voix marocaine dans le détail ?
Le Maroc n’a pas grand-chose à se reprocher. Mais il a tout de même été sanctionné. Et c’est un membre mauricien du ComEx, Samir Sobha, qui a dit publiquement ce que les relais marocains n’ont pas pu imposer dans les instances : que les règles n’ont pas été respectées lors de la finale et que le Maroc a été lésé.
Le même diagnostic s’applique, en plus grave, à l’Union africaine. Il y a un an, l’Algérienne Selma Malika Haddadi battait la candidate marocaine Latifa Akharbach pour la vice-présidence de la Commission – 33 voix contre 17. La différence ne tient pas au talent. Elle tient à l’investissement à long terme. Haddadi a passé quinze ans dans les couloirs d’Addis-Abeba : cheffe de mission adjointe, ambassadrice au Kenya, directrice générale Afrique, représentante permanente auprès de l’UA. Un parcours entièrement construit pour ce moment. L’Algérie n’a pas gagné une élection, elle a récolté les fruits de son investissement.
Un an plus tard, au 39e sommet, Haddadi reçoit la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni. Pendant ce temps, le Maroc présente des side-events remarquables – eau, santé, coopération Sud-Sud – mais qui restent dans les marges. Le royaume dispose bien de Fathallah Sijilmassi au poste de directeur général de la Commission, le plus haut poste non-électif. Mais qui au-delà de lui ? Aucune commission clé. Aucun commissaire marocain dans les portefeuilles stratégiques.
“L’Algérie, l’Égypte, le Nigéria et l’Afrique du Sud se sont spécialisés. Ils ont placé leurs cadres dans les rouages des administrations panafricaines”
C’est un jeu dans lequel l’Algérie, l’Égypte, le Nigéria et l’Afrique du Sud se sont spécialisés. Ils ont placé leurs cadres dans les rouages des administrations panafricaines – des gens capables d’orienter un marché, de choisir un consultant, de faire fléchir un programme. Le Maroc, lui, fonctionne avec des figures de proue : Lekjaâ à la CAF, Bourita à l’UA, Sijilmassi dans l’administration. Mais sans le maillage intermédiaire qui transforme l’influence ponctuelle en présence permanente. Le jour où ces figures changeront de poste, que restera-t-il dans les rouages ?
Le Maroc sait proposer des solutions à son continent. Ce qu’il ne sait pas encore faire, c’est s’installer durablement dans les structures qui décident quand les projecteurs s’éteignent
C’est d’autant plus douloureux que le Maroc a tant à offrir à son continent. Sur l’eau, la santé, l’agriculture – avec l’initiative Triple A soutenue par 38 pays africains –, la migration, le royaume dispose de solutions concrètes et d’une expertise reconnue. Mais la substance sans le maillage institutionnel, c’est un producteur de contenu sans réseau de distribution. Le Maroc sait organiser la plus belle CAN de l’histoire. Il sait défendre sa souveraineté avec ténacité. Il sait proposer des solutions à son continent. Ce qu’il ne sait pas encore faire, c’est s’installer durablement dans les structures qui décident quand les projecteurs s’éteignent.
