Les amis, l’heure est grave. Nous sommes embourbés dans une guerre numérique contre le reste du monde, et contre nous-mêmes dans la foulée, tous contre tous, dans une grande mêlée secouée de convulsions. Nous sommes sommés de répondre à la masse absurde de fake news qui déferle sur notre réseau, il est important de défendre notre honneur face aux attaques perfides, car la nation est en danger. Mais il faut aussi, parce qu’on n’a pas le choix, se farcir les affreux racistes qui profitent de l’ambiance pour venir nous pourrir un peu plus la vie. Sans oublier la police du nationalisme qui vient vérifier si nos hululements de protestation sont suffisamment ardents à leurs yeux. C’est très fatigant. Zakaria Boualem est épuisé, voilà la vérité.
Le bougre suit le football depuis presque un demi-siècle, autant dire qu’il pensait avoir tout vu. Mais cette ambiance malsaine, c’est une nouveauté pour lui. Certes, l’impression d’avoir été dupé n’est pas agréable, c’est bien clair. Et vous noterez bien qu’il écrit “dupé” juste par respect pour la réputation de cet estimable magazine : le Guercifi sait rester poli. Oui, la défaite amère, l’entourloupe qui nous plonge la tête dans le seau et nous pousse à basculer vers National Geographic en espérant tomber sur des reptiles évoluant à basse vitesse, il connaît bien. C’est un sentiment qui accompagne la vie du supporter, sauf semble-t-il celui du Real Madrid, mais n’allons pas dans cette direction, on peut s’épargner une polémique. Imaginez un peu que l’atmosphère est tellement pourrie que même une blagounette sur le Real est porteuse de grand danger, voilà où nous en sommes.
“Sans cette infernale machine à produire de la haine, un match de foot serait resté un match de foot, ce qui est déjà beaucoup”
Revenons à notre sujet, à savoir la défaite. Pourquoi donc, cette fois, la pilule ne passe pas ? Zakaria Boualem a bien réfléchi et voilà sa conclusion : c’est de la faute des réseaux sociaux. Voilà. Cette invention du diable a perverti notre monde, cramé les cerveaux, allumé un feu malsain dans les cœurs des humains et précipité la planète dans un narcissisme morbide. Sans cette infernale machine à produire de la haine, un match de foot serait resté un match de foot, ce qui est déjà beaucoup. Mais avec un algorithme diabolique qui met en avant la parole la plus violente, l’opinion la plus extrême, la brûlure se propage à grande vitesse. Tout le monde est convaincu d’être la victime d’une machination, chaque crétin, à chaque prise de parole, ouvre des cicatrices qui produisent d’autres blessures.
Et nous n’en sommes qu’au début, c’est évident. Un jour, cette diablerie va provoquer une guerre, ce n’est pas une blague. Il faut trouver une solution, on ne peut pas continuer ainsi, à laisser tout le monde dire n’importe quoi en même temps. En plus, comme si la connerie humaine naturelle ne suffisait pas, voilà que s’invitent des manipulateurs pour mettre encore plus de fiel dans la machine. Ainsi, la seule démocratie du Moyen-Orient – vous savez de qui on parle – dépense des milliards dans les réseaux pour propager son narratif infâme.
Ce mot “narratif” effraie Zakaria Boualem. On ne sait pas ce qu’il veut dire, il véhicule l’idée que n’importe quel récit est valable, rien n’est vrai et rien n’est faux, on se bagarre à coup de narratifs. On peut imaginer que le narratif du Boualem est que nous avons gagné la CAN, que Guercif est l’ancienne capitale de l’empire omeyyade et que son voisin Lakhdar est le meilleur joueur de harpe du monde, il ne vaut ni plus ni moins que le narratif d’un autre Boualem, issu d’un autre patelin. La vérité n’existe pas. Rien n’existe. Nous allons devenir fous, si ce n’est déjà fait, et merci.
