Les débats, parfois vifs, sur le calcul et l’interprétation de la dette ne datent pas d’aujourd’hui. L’historien américain Robert Darnton rapporte dans son ouvrage « L’Humeur révolutionnaire », dédié à la France du 18ème siècle, comment Charles-Alexandre de Calonne, dès sa prise de fonction en tant que Contrôleur général des finances, remit en cause l’ »excédent budgétaire » légué par son prédécesseur, Jacques Necker. Selon Calonne, les finances de la France étaient en réalité déficitaires, et le récit de Necker était alambiqué et incomplet.

Cet affrontement marqua l’un des premiers exercices de pédagogie budgétaire à destination du grand public. Depuis, la transparence autour des finances publiques a considérablement progressé. Le Maroc n’a pas échappé à cette dynamique et a accompli, au fil des décennies, des avancées notables en matière de communication et de gestion de sa dette. Pour autant, certains indicateurs clés, notamment ceux présentés dans la loi de finances, méritent une lecture plus fine, tant leur interprétation peut prêter à confusion.
Le rapport sur la dette publique, publié par la ministère de l’Economie et des Finances (MEF) dans le cadre de la présentation du projet de loi de finances 2026, indique que le ratio dette/PIB a baissé de 71,4% à 67,7% entre 2022 et 2024, alors même que l’encours global de la dette a augmenté de 6,8% en 2023 et de 6,4% en 2024. La conclusion semble alors évidente : la richesse nationale aurait évoluée plus rapidement que la dette.
D’autre part, les chiffres officiels font état d’une croissance du PIB de 3,7% en 2023, contre 3,8% en 2024, soit des taux inférieurs à ceux de l’augmentation de la dette. Alors comment peut-on expliquer cette situation, qui peut sembler contradictoire au premier abord ? La réponse tient à l’utilisation du PIB nominal, dont une partie a progressé sous l’effet de la hausse des prix (à nuancer de l’inflation). En effet, dans un contexte d’augmentation des prix, la valeur (et non le volume) de la richesse produite croît, elle aussi, « mécaniquement », gonflée par cet effet. Par conséquent, les ratios exprimés en pourcentage du PIB, qu’il s’agisse de la dette ou du déficit budgétaire, peuvent donner l’impression de suivre une trajectoire descendante.
Dans le ratio dette/PIB, il faut également s’intéresser au numérateur, la dette. La dette publique englobe principalement les dettes du Trésor, des Etablissements et entreprises publics (EEP), et des collectivités territoriales. Néanmoins, la communication autour de la dette s’est longtemps focalisée, quasi exclusivement, sur celle du Trésor, éludant ainsi une partie non négligeable de la dette qui concerne, en définitive, d’une manière directe ou indirecte, les finances et le budget du royaume.
Le rapport sur les EEP, publié en 2025, fait état d’une dette de financement de près de 332 milliards de dirhams contractée par ces organismes. Ce chiffre inclurait, a priori, la dette garantie et non garantie par l’Etat marocain. En intégrant la dette des collectivités territoriales, estimée à 30 milliards de dirhams, la dette publique dépasserait 1 380 milliards de dirhams, soit près de 87 % du PIB nominal en 2024, et davantage encore si l’on raisonne en PIB réel.
Afin d’éviter toute ambiguïté et de renforcer la clarté de la communication, il serait souhaitable de présenter systématiquement les principaux ratios relatifs à la dette, au budget et au PIB en termes nominaux et réels. Une telle pratique améliorerait la lisibilité des agrégats macroéconomiques et offrirait une analyse plus rigoureuse des tendances économiques, budgétaires et financières. Elle servirait tout autant les décideurs publics que les investisseurs et les épargnants, tout en consolidant le capital confiance que le Maroc a bâti depuis des décennies en tant que partenaire économique fiable et place financière crédible.
Afin d’améliorer la qualité de l’information relative à la dette publique, il est nécessaire d’enrichir les données et de renforcer la granularité de certaines informations budgétaires, économiques et financières. Ce travail passerait, d’abord, par une répartition encore plus détaillée de la dette publique par devise, type de taux (fixe/variable) et d’emprunteur (Trésor, EEP, collectivités territoriales…), et une distinction plus fine entre dette garantie et non garantie par l’Etat. Un échéancier de la dette publique par emprunteur et par devise pourrait également être intégré dans le rapport de la dette publique. Il permettra d’anticiper les risques de crédit, de refinancement, de défaut ou de recapitalisation qui pourraient surgir, surtout dans un contexte de crise qui engagerait les ressources financières de l’Etat.
Le recours accru aux « financements innovants » pour combler le déficit budgétaire pose aussi la question du traitement de ces instruments dans le calcul de la dette publique. Une opération de cession-bail (sale and leaseback) est évidemment différente d’une vente d’actifs. Le sale and leaseback engendrerait non seulement une hausse de la dette mais également des charges qu’il induirait. Il permet à l’Etat, par ailleurs, de rester propriétaire des actifs. Dans ce cas, la dette devrait être augmentée à minima du montant de rachat des actifs par l’Etat à la fin du contrat. Si le sale and leaseback s’apparente à une cession définitive, il devra être considéré comme une opération de privatisation. Ceci générera une augmentation ponctuelle des recettes budgétaires au prix d’une perte d’actifs.
Dans un contexte où le royaume s’apprête à lancer une nouvelle phase de régionalisation avancée, il paraît plus que jamais d’actualité d’inscrire la stratégie de financement, et donc d’endettement potentiel, des régions dans une perspective intégrée avec celle du Trésor, des EEP et des collectivités territoriales. Une telle approche optimiserait le coût global de la dette et maximiserait l’impact des politiques publiques.
“L’adoption d’une stratégie de désendettement claire, graduelle et lisible constitue une condition essentielle à la préservation de la souveraineté financière”
L’ensemble de ces propositions permettrait d’établir un tableau de bord holistique des différentes composantes de la dette publique, et de les analyser à l’aune du PIB nominal, du PIB réel et surtout des recettes de l’état. Le ministère de l’Economie et des Finances ou des organismes tels que le Haut-Commissariat pourraient réaliser des tests de résilience de la dette (stress tests) pour anticiper l’impact sur les finances et la dette publique de potentielles crises financières, climatiques, sanitaires, géopolitiques, voire plusieurs chocs exogènes concomitants. A cet égard, l’expertise développée par Bank Al Maghrib dans le stress testing bancaire constitue une base solide à adapter aux besoins de cet exercice.
Les fans et les experts du football ont unanimement salué la résilience exceptionnelle des pelouses et des stades marocains aux précipitations inhabituelles que connaît le Maroc depuis le début de la Coupe d’Afrique des nations. Le royaume est capable de faire preuve de la même résilience et prévoyance dans la gestion de ses finances publiques. Dans un monde de plus en plus exposé à des crises aussi imprévisibles que bouleversantes, élargir les marges de manœuvre budgétaires devient un impératif. L’adoption d’une stratégie de désendettement claire, graduelle et lisible constitue une condition essentielle à la préservation de la souveraineté financière, de la stabilité sociale et à la réussite, à terme, du processus inéluctable de libéralisation du dirham.
A propos de l’auteur :
Kamal Zine est un expert dans les domaines de la finance et du développement. Il possède une expérience dans des organismes de développement africains et internationaux. Il a également travaillé dans des banques d’investissement et des cabinets de conseil où il a accompagné des entités publiques et privées dans la conception et le mise en œuvre de leurs stratégies de transformation, d’investissement et de financement. Kamal Zine est diplômé de Sciences Po Paris et de Kedge Business School.
