Amal El Fallah Seghrouchni : “Nous souhaitons positionner le Maroc comme un hub de confiance numérique”

Dans cet entretien, la ministre déléguée auprès du chef du gouvernement, chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration, Amal El Fallah Seghrouchni, détaille comment le Maroc tend à conjuguer souveraineté technologique, protection des données et attractivité économique pour se positionner en tant que hub africain et mondial de confiance numérique.

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Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée auprès du chef du gouvernement, chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration, Crédit: DR

Comment la stratégie “Maroc Digital 2030” vise à consolider la souveraineté numérique du Maroc et à en faire un acteur régional de référence? La souveraineté numérique constitue désormais un pilier essentiel de la maîtrise et de la protection des données d’un pays. À travers la stratégie “Maroc Digital 2030”, notre ambition est de garantir que le Maroc maîtrise ses infrastructures, ses données, sa sécurité et son destin numérique. La mise en place du cloud souverain, la montée en puissance des data centers nationaux et l’hébergement local des données critiques renforcent notre indépendance technologique. Le lancement de la 5G le 7 novembre 2025 est un jalon marquant dans cette stratégie : il donne au Royaume les moyens de développer des usages nouveaux dans l’industrie, la santé, la mobilité intelligente, les réseaux énergétiques connectés et l’économie de la donnée.

La souveraineté numérique implique également la capacité à innover localement et à produire des technologies au Maroc, pour le Maroc, pour l’Afrique et pour le monde. Cette stratégie repose sur deux piliers essentiels : d’une part, la transformation profonde de l’action publique, afin de simplifier les procédures, d’améliorer l’accessibilité des services et d’installer une administration numérique agile, interopérable et centrée sur le citoyen ; et d’autre part, l’impulsion d’une économie numérique innovante et compétitive, ouverte aux investissements, à l’entrepreneuriat technologique et aux nouvelles opportunités offertes par les technologies émergentes. Notre ambition est de positionner le Royaume comme un hub africain et mondial de confiance numérique, productif, visionnaire et créateur de valeur pour ses citoyens.

Comment la digitalisation progressive de l’État change-t-elle la relation entre administration et citoyen?

“Nous passons d’un modèle administratif centré sur les procédures à un modèle centré sur la vie des citoyens”

Amal El Fallah Seghrouchni, ministre chargée de la Transition numérique

La transformation numérique vise avant tout à rapprocher l’administration du citoyen. Nous passons d’un modèle administratif centré sur les procédures à un modèle centré sur la vie des citoyens. Les services publics sont progressivement accessibles en ligne, avec moins de documents, moins de déplacements, et une simplification réelle des démarches quotidiennes.

La règle “dites-le nous une seule fois” incarne cette évolution structurante. Cette simplification permettra aux citoyens d’accéder à leurs documents administratifs et de les partager aux administrations sans présenter de nouveau les mêmes pièces justificatives. Le Maroc déploie également une identité numérique souveraine qui deviendra la clé d’un accès simple et sécurisé à tous les services publics. Cette modernisation intègre aussi une dimension inclusive forte : les services doivent être accessibles sur tout le territoire, à travers le web, mais aussi via le mobile, le SMS ou l’USSD, et dans l’ensemble des langues du Maroc. Une administration qui protège le temps du citoyen est une administration qui restaure la confiance.

Dans un contexte de montée des risques cyber, quelle architecture de sécurité le Maroc met-il en place pour protéger ses infrastructures stratégiques ?

Nous faisons face à des cybermenaces en constante évolution qui visent les nations au cœur de leur souveraineté. Le Maroc a donc adopté une approche globale fondée sur la prévention, la détection, la réponse et la résilience.

Le déploiement d’infrastructures souveraines sécurisées constitue un axe prioritaire. Le projet de data centers verts “Igoudar Dakhla”, signé le 14 novembre 2025, en est une illustration majeure. Cette infrastructure unique en Afrique, alimentée exclusivement par les énergies renouvelables et dotée d’une capacité de 500 MW, renforcera l’autonomie du pays dans l’hébergement des données, et constituera une data embassy pour les pays du Sahel. Cette initiative s’inscrit dans la Vision Royale de développement des provinces du Sud. Elle démontre que la souveraineté numérique peut être aussi un levier de développement territorial et de création d’emplois qualifiés au service de l’avenir.

Quels sont les atouts du Maroc pour attirer les investisseurs technologiques et encourager l’innovation ?

Le Maroc offre aujourd’hui un environnement particulièrement favorable à l’investissement technologique. Une stabilité institutionnelle solide, un cadre réglementaire clair et un marché en pleine expansion sécurisent les choix des investisseurs. Les infrastructures sont au meilleur niveau continental, et la montée en puissance de la 5G, du cloud souverain et des data centers verts crée des opportunités industrielles inédites.

“Le Royaume est passé de la 3e à la 2e place en Afrique, a gagné 12 places à l’échelle mondiale, et fait partie des sept pays ayant enregistré la plus forte progression”

Amal El Fallah Seghrouchni, ministre chargée de la Transition numérique

Cette attractivité se manifeste également dans le secteur de l’offshoring, où le Maroc s’impose désormais comme un leader mondial. Le Royaume est passé de la 3e à la 2e place en Afrique, a gagné 12 places à l’échelle mondiale, et fait partie des sept pays ayant enregistré la plus forte progression selon les récents classements internationaux. Les exportations de services ont atteint 26,2 milliards de dirhams en 2024, avec une croissance remarquable de 29,9 % par rapport à 2022, et plus de 18 500 emplois ont été créés entre 2022 et 2024. Cette dynamique reflète la compétitivité internationale du Maroc et la solidité de son offre destinée aux investisseurs mondiaux.

La nouvelle offre “Offshoring Maroc 2026-2030” vient renforcer cette trajectoire. Elle prévoit la reconduction des mesures fiscales incitatives (IR/IS), l’instauration de primes à la formation (PAF) et à l’emploi (PAE), la mise en place du mode opératoire des dispositifs de soutien, la finalisation des dossiers entre 2016 et 2023, ainsi que le traitement et le décaissement des contributions de l’État liées aux exonérations pour l’année 2024. Parallèlement, une démarche de promotion internationale est engagée pour attirer de nouveaux investissements, accompagnant déjà plus de 15 projets créateurs de 19 000 emplois qualifiés à l’horizon 2026.

La simplification des modalités d’accès aux incitations occupe également une place centrale, avec le lancement du dépôt électronique des demandes de bénéfice des mesures incitatives et l’élargissement de la plateforme dédiée aux nouvelles primes. Une évaluation des services dans les cinq parcs offshoring nationaux est en cours, afin d’améliorer leur performance, leur qualité et leur durabilité. L’élaboration d’une “valise investisseur” viendra par ailleurs renforcer la lisibilité et la transparence de l’offre marocaine, en fournissant une documentation claire, exhaustive et actualisée sur l’écosystème réglementaire, fiscal et opérationnel du secteur.

Le soutien du Royaume à l’emploi qualifié s’exprime aussi à travers l’investissement dans les talents. Le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration finance les bourses de 568 doctorants d’ici 2027, dont 150 dès l’année universitaire 2024-2025, chacun bénéficiant d’une bourse mensuelle de 7 000 dirhams sur trois ans. Le ministère a également créé un Centre d’innovation en cybersécurité (CIC) avec la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information (DGSSI) et le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, dédié à la recherche et l’innovation dans les domaines de l’Intelligence artificielle et de la cybersécurité. L’objectif est clair : accélérer la production de chercheurs et d’innovateurs marocains capables de contribuer activement à la transition numérique du pays et au renforcement d’une souveraineté technologique réelle.

L’attractivité du Royaume se traduit également par la décision d’acteurs technologiques mondiaux de faire du Maroc un pôle stratégique d’innovation. L’ouverture du centre de recherche et développement d’Oracle à Casablanca en est une illustration concrète. Ce site de dernière génération, qui accueillera jusqu’à 1 000 ingénieurs marocains, permettra de développer des solutions cloud et d’intelligence artificielle de pointe destinées au marché africain, au Moyen-Orient et au-delà. Fruit d’un partenariat structurant avec le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, il renforce durablement les capacités nationales en matière de R&D et l’intégration des jeunes talents technologiques dans des projets industriels compétitifs à l’échelle mondiale.

Le ministère accompagne également l’essor de l’écosystème entrepreneurial national en créant un environnement propice à la réussite des jeunes pousses innovantes. L’organisation de grands événements internationaux, comme GITEX Africa à Marrakech, offre une vitrine stratégique aux startups marocaines, en leur permettant de rencontrer des investisseurs et d’accéder à de nouveaux marchés. Le ministère va renforcer son appui aux startups, en passant de plus de 200 soutenues en 2025 lors du GITEX Africa, à près de 300 prévues en 2026. La stratégie d’accompagnement du ministère s’appuie aussi sur deux dispositifs clés — Venture Capital et Venture Building — pour élargir l’accès au financement et structurer l’accompagnement des startups à fort potentiel.

En valorisant les talents locaux, en renforçant les capacités de financement et en stimulant la création de valeur sur l’ensemble du territoire, le ministère confirme son ambition de faire de l’économie numérique un moteur majeur de souveraineté technologique, d’attractivité et d’inclusion.

Quelle vision porte le Maroc pour devenir le hub africain de la confiance numérique à l’horizon 2030 ?

Notre ambition est claire : bâtir un modèle de transformation numérique partagé, souverain et responsable, au service de l’ensemble du continent africain. Le Hub Digital for Sustainable Development (D4SD), en droite ligne de la Vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, a été officiellement lancé lors d’une cérémonie à New York, en marge de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2025, en partenariat avec le PNUD. Son siège est établi à Rabat, confirmant le positionnement du Royaume comme moteur de la transformation numérique dans les pays arabes et africains.

“La souveraineté numérique implique également la capacité à innover localement”

Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée auprès du chef du gouvernement, chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration

Le Maroc exprime ainsi sa volonté de jouer un rôle central dans les dynamiques d’innovation, de coopération technologique et de développement inclusif à l’échelle du continent et du monde arabe. Le Hub D4SD entend répondre aux défis communs que rencontrent de nombreux pays africains et arabes — fragmentation des systèmes, déficit en compétences numériques, coût élevé des infrastructures, manque d’harmonisation des politiques publiques — en proposant une plateforme de co-création, de mutualisation des ressources et de déploiement de solutions numériques et d’intelligence artificielle adaptées aux besoins des populations.

Axé sur des domaines prioritaires tels que l’éducation, la santé, la résilience climatique, la gouvernance, ainsi que l’autonomisation des jeunes et des femmes, le D4SD Hub s’inscrit en synergie avec les objectifs de développement durable. Il envisage également la création d’une alliance régionale pour l’intelligence artificielle et les sciences des données, visant à harmoniser les standards, promouvoir les bonnes pratiques et renforcer les capacités locales à travers la formation et l’innovation.

Par ce projet, le Maroc confirme son ambition de leadership dans la transformation numérique Sud-Sud, en alignement avec sa stratégie Maroc Digital 2030, tout en contribuant aux agendas numériques du continent et du monde arabe. Ainsi, en unissant souveraineté numérique, infrastructures vertes, talents, innovation territoriale et coopération africaine, le Maroc se positionne comme un pays moteur, fédérateur et crédible dans la construction d’un avenir numérique souverain et inclusif pour l’Afrique.