Safi, ville plongée dans un chaos indescriptible. Les images sont poignantes : des familles entières livrées à elles-mêmes, des maisons détruites, des routes impraticables, des secours qui tardent à arriver. Les habitants de Safi s’engagent dans une lutte inégale contre les eaux déchaînées, qui les prennent à la gorge. Comme dans les pages de Germinal de Zola, où la montée des eaux submerge les galeries et révèle la détresse des hommes, Safi a vu ses habitants prendre le mors aux dents, résister comme ils le peuvent au déferlement brutal des eaux. Parmi ces visages, celui de Ghizlane, potière de Bab Chaâba emportée par l’oued sous les yeux de son fils, incarne tragiquement la violence de ce moment. Une vie humble balayée en quelques instants, symbole d’une ville tout entière prise de court.
“Partout au Maroc, une dualité s’installe entre des villes “chocs” et des villes qui se veulent “chics”, creusant davantage le fossé entre les riches et les pauvres”
Cette tragédie rappelle cruellement les propos de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a dénoncé à plusieurs reprises le « développement à deux vitesses » du Maroc. Le drame de Safi montre en effet que le pays est confronté à des inégalités criantes, où certaines régions sont laissées pour compte tandis que d’autres prospèrent. Ainsi, partout au Maroc, une dualité s’installe entre des villes « chocs » et des villes qui se veulent « chics », creusant davantage le fossé entre les riches et les pauvres.
La régionalisation avancée exige d’en finir avec le développement à deux vitesses
L’Espagne, la Turquie, et bien d’autres nations ont récemment connu des inondations dévastatrices, montrant que les précipitations intenses peuvent surprendre tout le monde, même avec des prévisions météorologiques avancées. Dans ces pays, chaque catastrophe donne lieu à des enquêtes publiques menées jusqu’au bout et transparentes.
Au Maroc, les récentes inondations à Safi soulignent des défis similaires : des infrastructures et des réseaux d’assainissement parfois insuffisants, une coordination entre les acteurs territoriaux qui montre une incohérence dans les politiques publiques.
La région Marrakech-Safi, comme toutes les autres régions, à travers son Schéma Régional d’Aménagement du Territoire et son Plan de Développement Régional, a défini des orientations stratégiques pour promouvoir un développement durable et équilibré. Ces documents, imposés par la loi organique n°111-14 relative aux régions, devraient être élaborés sur la base d’une connaissance approfondie du territoire et de ses fragilités.
Or, dans la pratique, ces PDR sont trop souvent élaborés dans l’urgence, confiés à des cabinets de conseil extérieurs qui, faute d’ancrage local, produisent des diagnostics standardisés. Ces cabinets ignorent souvent la mémoire collective de la ville, ses récits, ses alertes anciennes, comme si le territoire pouvait être lu uniquement à travers des indicateurs contemporains.
“Les inondations ne sont ni imprévisibles ni exceptionnelles, mais inscrites dans la trajectoire même de la ville”
Pourtant, des travaux historiques précis existent. Le fqih et historien Abdelssalam Al Idrissi décrit, avec une chronologie rigoureuse, la récurrence des crues qui ont frappé Safi depuis le XVIIᵉ siècle, documentant précisément les dégâts et les pertes humaines. Cette lecture clinique de l’histoire montre que les inondations ne sont ni imprévisibles ni exceptionnelles, mais inscrites dans la trajectoire même de la ville. Ne pas intégrer ces données, c’est se priver d’un savoir fondamental, et répéter les mêmes erreurs sous couvert de modernité.
Un aménagement sérieux ne peut ignorer cette profondeur historique. La mémoire des villes est un réel outil de prévention, un indicateur de risque, et un levier de décision. Tant que les documents de planification resteront déconnectés de cette réalité, ils peineront à répondre aux défis concrets auxquels les territoires sont confrontés.
Intégrer la gestion des risques dans la planification territoriale
Une gestion responsable du territoire passe par une véritable planification écologique, à l’échelle locale et régionale. Il est essentiel d’intégrer dans ces documents une grille d’analyse et de gestion des risques, compte tenu du changement climatique. Les risques d’inondation, d’incendie, de sécheresse, de glissement de terrain, etc. doivent être pris en compte pour prévenir les catastrophes et minimiser leurs impacts.
La décentralisation et la régionalisation avancée doivent aller de pair avec une gestion proactive des risques. Les collectivités territoriales doivent être équipées pour anticiper et gérer les crises, en collaboration avec les services de l’État et les partenaires locaux. Les collectivités doivent être équipées de services publics territoriaux robustes, capables d’intervenir rapidement ; protection civile, maintenance des réseaux, dispositifs d’alerte accessibles à tous. La solidité d’un territoire se mesure à la capacité de ses services publics à protéger la vie quotidienne.
Très jeune administrateur territorial, alors que je participais à la gestion d’une collectivité en France, un député-maire m’avait alors lancé « Rappelez-vous, Monsieur Abdi, le SMIC d’une ville, c’est la propreté, la sécurité et l’assainissement ». Cette formule simple mais puissante m’a marqué. Elle résume l’essentiel de ce qui fait une ville vivable et attractive. Lorsqu’une ville est propre, sécurisée et bien assainie, elle offre à ses habitants un cadre de vie décent et propice au développement.
La régionalisation avancée est un choix stratégique
“La consolidation d’une démocratie locale exige non seulement des compétences et des moyens, mais aussi des contre-pouvoirs, des mécanismes transparents de contrôle et une participation citoyenne active”
À quelques mois des élections locales, il est crucial de mettre au cœur du débat public et politique la régionalisation, avec lucidité et responsabilité. Reconnaître la réalité territoriale c’est affirmer sereinement que la consolidation d’une démocratie locale exige non seulement des compétences et des moyens, mais aussi des contre-pouvoirs, des mécanismes transparents de contrôle et une participation citoyenne active. Elle exige aussi des responsables qu’ils assument leurs actes, y compris devant la loi lorsque des négligences causent des drames.
C’est ainsi que l’expérience démocratique locale se construit, en se nourrissant de ses erreurs, conscientes ou non. Le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, a eu raison de rappeler fermement, il y a quelques jours, la volonté de l’État de ne tolérer aucune dérive et son rôle de responsable de la bonne marche des collectivités. Il ne s’agit pas de remettre en cause la régionalisation, bien au contraire, mais de rappeler que la décentralisation exige discipline et continuité.
La régionalisation avancée reste un choix décisif pour le Maroc. Cette ambition doit se nourrir d’exemples concrets. Plusieurs pays ont montré qu’une gouvernance locale exigeante pouvait transformer en profondeur la manière d’anticiper les risques et de renforcer la résilience. En Espagne, les inondations de 2021 dans la région de Valence ont conduit à un renforcement décisif des systèmes d’alerte et des protocoles d’évacuation. En Turquie, les épisodes de crues soudaines ont accéléré l’investissement dans les infrastructures de drainage et la modernisation des ouvrages de protection.
Mais pour faire du Maroc un laboratoire de la régionalisation, plusieurs conditions devront être réunies. La première est celle de la clarté entre l’État et les collectivités territoriales et entre les collectivités elles-mêmes dans l’exercice de leurs compétences respectives. Puis, la confiance, afin de restaurer le dialogue entre les partenaires de l’action publique. La démocratie enfin, pour favoriser un meilleur contrôle par le citoyen et développer sa participation et son rôle d’évaluation. C’est pourquoi la réforme soumise à la représentation nationale s’attache à favoriser l’engagement des citoyens, en leur ouvrant la voie à une nouvelle conception de l’action publique, plus transparente et plus confiante.
Les inondations de Safi sont un signal d’alarme. Il est urgent de transformer ces leçons en actions concrètes pour une gestion plus responsable du territoire, où la sécurité et le bien-être des citoyens sont prioritaires.
