[Tribune] Sirãt : quête métaphysique universelle ou regard orientaliste ?

Par Amira Benyadine

Primé à Cannes et sélectionné aux Oscars, Sirãt d'Óliver Laxe impressionne par sa force visuelle. Pourtant, derrière l'esthétique et les déclarations d'amour au Maroc, la chercheuse en sociologie Amira Benyadine décèle une vision orientaliste : un désert marocain vidé de ses habitants, réduit à un décor au service d'une quête occidentale.

Encensé par la critique internationale, primé à Cannes et choisi pour représenter l’Espagne aux  Oscars, Sirãt arrive auréolé de prestige. À l’avant-première de Casablanca, le réalisateur  Óliver Laxe a déclaré en darija son amour pour le Maroc. Pourtant, derrière la poésie du  désert et la profondeur métaphysique revendiquée, le film réactive une vision orientaliste(1)  le désert marocain est extrait, approprié et vidé de ses habitants, pour y inscrire la quête de sens de protagonistes occidentaux. Une lecture postcoloniale s’impose.  

Chercheure en sociologie, Amira Benyadine est affiliée au Laboratoire de recherche sur les différenciations  sociales et les identités sexuelles (LADSIS) de la faculté des lettres et des sciences humaines d’Aïn Chock  (Université Hassan II de Casablanca).Crédit: DR

Ce nouveau film du réalisateur Oliver Laxe, s’impose comme une expérience visuelle et sonore singulière, largement saluée par la critique internationale. C’est donc tout naturellement  que j’étais impatiente d’assister à l’avant-première organisée à Casablanca par les ambassades de France et d’Espagne. 

Le film s’annonce comme une expérience mystique dans laquelle sont immédiatement plongés  les protagonistes et les spectateurs à la fois. La musique, quasi hypnotique, fait écho aux propos  du réalisateur projetés sur écran au début de la séance. Oliver Laxe a expliqué dans une vidéo le choix de Sirãt pour le titre du film : le chemin, la voie, le pont entre l’enfer et le paradis, plus fin qu’un cheveu. Il a également partagé dans les trois langues – darija incluse – son amour pour  le Maroc, pays où il a tourné la grande majorité de ses films et où il a vécu pendant dix ans. Le  réalisateur a parlé de sa volonté de mettre en avant le Maroc dans tous ses films.  

Sirãt raconte l’histoire de Luis (Sergi López), un père qui arrive avec son fils à une rave party au fond des montagnes du sud marocain, à la recherche de sa fille disparue. Père et fils décident  de suivre un groupe de ravers européens et s’enfoncent dans l’immensité du désert, métaphore  d’une quête mystique qui confronte les membres de ce groupe improbable à leur propre finitude dans un monde au bord de l’effondrement.  

“Sirãt s’est imposé à moi comme un film extractiviste, où le regard du réalisateur n’a pas échappé à la tentation orientaliste”

Amira Benyadine, chercheuse en sociologie

Pourtant, derrière l’accueil dithyrambique et la puissance esthétique indéniable du film, derrière  les déclarations d’amour au Maroc du réalisateur, Sirãt s’est imposé à moi comme un film extractiviste (2), où le regard du réalisateur n’a pas échappé à la tentation orientaliste. Voilà, c’est dit. Mais cela mérite un éclairage. 

Selon le réalisateur, Sirãt est un film sur l’acceptation de la blessure. Dans cette configuration,  le réalisateur exploite le désert marocain comme une ressource : il en prélève les paysages, la  lumière et la charge symbolique, pour alimenter une quête métaphysique occidentale. Par cette  extraction, Sirãt reproduit l’image orientaliste d’un Maroc réduit à une immensité désertique,  terra nullius (3), vidée de ses habitants, ce qui légitime par là même son appropriation par les Occidentaux. 

Dans Sirãt, Laxe transforme le désert marocain en un espace liminal, générique et anhistorique.  Le réalisateur nous donne à voir un désert universel et interchangeable, au service de la quête  métaphysique occidentale. Les paysages marocains deviennent un terrain de transformation où  les protagonistes européens affrontent leurs démons intérieurs. Le Maroc devient ainsi un espace et un outil au service de la psyché occidentale. 

Lors de la conférence de presse au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe a déclaré : “nous nous  servons du cinéma comme un outil ésotérique pour pénétrer le métabolisme même de l’être  humain”. Mais de quels humains s’agit-il ? Car selon moi, Sirãt pose avec acuité la question  de la représentation ou plus précisément de la place accordée – ou refusée – aux personnages  marocains dans cette œuvre se déroulant intégralement au Maroc.

“Les Marocains sont presque invisibles dans le film. Ils apparaissent comme des silhouettes génériques, réduits à trois fonctions : l’obstacle, le service, le labeur”

Amira Benyadine, chercheuse en sociologie

Les Marocains sont presque invisibles dans le film. Ils apparaissent comme des silhouettes  génériques, réduits à trois fonctions : l’obstacle, le service, le labeur. Les forces de l’ordre marocaines, antagonistes du héros occidental, forcent le groupe de ravers à s’enfoncer dans le  désert, puis réapparaissent pour les pousser davantage vers le champ de mines. Une foule indifférenciée traverse quelques scènes du film, reproduisant les stéréotypes orientalistes du  marchandage. Dans la scène finale, des visages marocains marqués par le labeur surgissent au  côté de ceux des protagonistes occidentaux, transformés par leur quête. Aucun personnage marocain n’a de nom, de voix, d’arc narratif. Ils sont réduits à un rôle de figurants de la quête occidentale. 

Sirãt pourrait raconter une histoire humaine universelle sur la blessure et la quête de la  transformation. Mais peut-on prétendre à l’universel en effaçant la voix de ceux qui habitent le  territoire où se déroule l’action ? Imaginons un instant l’inclusion d’un raver marocain trilingue  parmi ces protagonistes : un personnage fort capable de porter le Maroc à l’écran en amazigh  ou en darija et d’inscrire la quête dans une dimension africaine. Son absence rappelle que l’Afrique reste, même dans le cinéma d’auteur, un réservoir pour l’extraction de symboles et de paysages, rarement un sujet porteur de sa propre quête. Jusqu’à quand ?

(1) Orientalisme : Concept d’Edward Saïd (1978) désignant la construction occidentale d’un « Orient » fantasmé,  exotique et arriéré, légitimant la domination coloniale et intellectuelle de l’occident. 

(2) Extractivisme : renvoie à un modèle économique colonial et néocolonial d’exploitation intensive des ressources  naturelles des pays du Sud. Par extension, il désigne ici la pratique de l’appropriation de ressources symboliques, culturelles ou esthétiques sans réciprocité.

(3) Terra nullius : concept juridique latin signifiant « terre de personne » ou « terre sans maître », justifiait la colonisation  en déclarant les territoires indigènes comme vides ou non civilisés, niant les droits des peuples autochtones.


Chercheure en sociologie, Amira Benyadine est affiliée au Laboratoire de recherche sur les différenciations  sociales et les identités sexuelles (LADSIS) de la faculté des lettres et des sciences humaines d’Aïn Chock  (Université Hassan II de Casablanca).