Il aura fallu une trahison pour obtenir une déclaration d’amour. En avril 2021, Madrid accueillait en catimini Brahim Ghali, leader du Polisario, dans un hôpital espagnol. Moins d’un an plus tard, Pedro Sánchez adressait à Mohammed VI une lettre reconnaissant le plan d’autonomie marocain comme “la base la plus sérieuse, réaliste et crédible” pour résoudre le conflit du Sahara. Entre les deux ? Une crise diplomatique gérée par Rabat.
La suite, on la connaît. Quatorze accords signés lors de la Réunion de haut niveau de décembre 2025. Des ministres qui échangent par messageries instantanées. Des Chefs de gouvernement qui se tutoient. Des entreprises ibériques qui s’inscrivent dans des projets structurants pour le pays, comme la station de dessalement de Casablanca, qui sera en partie gérée par Acciona.
Et, surtout, des entreprises espagnoles qui veulent désormais investir dans les provinces du Sud – Acciona , toujours, et Moeve (ex-CEPSA) – font partie des consortiums retenus pour développer l’hydrogène vert au Sahara. L’ancien colonisateur du territoire ambitionne aujourd’hui de participer à son développement sous souveraineté marocaine.
“Les hauts responsables espagnols ont saisi cette vérité fondamentale : ce que le Sahara représente pour le Maroc, c’est ce que la Catalogne représente pour l’Espagne. Un caractère indissociable”
Mais voilà, cette idylle a un talon d’Achille : le Partido Popular. Car tout ce qui a été construit depuis 2022 repose sur un alignement politique conjoncturel. Pedro Sánchez et le PSOE (le Parti socialiste) ont compris le Maroc. Leurs hauts responsables sont passés par Casablanca, ont étudié à Tanger, connaissent les “ressorts cachés” du dossier saharien. Ils ont même saisi cette vérité fondamentale : ce que le Sahara représente pour le Maroc, c’est ce que la Catalogne représente pour l’Espagne. Un caractère indissociable.
Le PP, lui, ne l’a pas compris. Ou ne veut pas le comprendre. En juillet dernier, son congrès national accueillait le représentant du Polisario comme “invité très spécial”. Ses députés multiplient les initiatives hostiles au parlement. Son programme reste accroché au “respect des résolutions de l’ONU”. Le parti gagnerait donc à s’adapter à la résolution 2797 qui a consacré le plan d’autonomie marocain comme base des négociations.
Or, les sondages sont têtus. Le PP devance régulièrement le PSOE. Les élections générales de 2027 approchent. Et avant elles, un test grandeur nature : l’Andalousie en juin 2026. Cette région frontalière du Maroc, la plus peuplée d’Espagne, est déjà tombée entre les mains des conservateurs en 2022. Une nouvelle victoire créerait un “effet PP” susceptible d’emporter tout le pays.
Que faire donc pour éviter le renversement de la relation Maroc-Espagne ? Matelasser. Densifier. Rendre la relation irréversible. C’est précisément ce que fait le Maroc. L’interdépendance économique d’abord : l’Espagne est notre premier partenaire commercial, nous sommes sa première destination africaine d’investissement. La coopération sécuritaire ensuite : migration, antiterrorisme, des domaines où aucun gouvernement espagnol ne peut se permettre de rupture. Le Mondial 2030 enfin : un engagement commun à horizon pluriannuel qui lie les deux pays bien au-delà des alternances.
“Le PP va probablement revenir au pouvoir en Espagne. Les liens avec le Maroc seront-ils suffisamment solides pour résister à la tentation du retour en arrière ?”
Reste un atout que Rabat ne doit pas négliger : la diaspora. Plus d’un million de Marocains vivent en Espagne, première communauté étrangère du pays, dont des centaines de milliers de naturalisés. Dans la perspective des prochaines élections, ce poids électoral compte. Les stratèges du PSOE le savent. Ceux du PP aussi, même s’ils préfèrent l’ignorer.
La relation maroco-espagnole vit son âge d’or. Mais un âge d’or, par définition, ça se termine. La question n’est pas de savoir si le PP reviendra au pouvoir – ce qui est probable. La question est de savoir si, à ce moment-là, les liens seront suffisamment solides pour résister à la tentation du retour en arrière. Le Maroc a transformé une crise en victoire. Il lui reste à transformer une victoire en acquis permanent. C’est une autre paire de manches.
