En 2005, quand les consultants de McKinsey ont remis leur rapport sur les “métiers mondiaux du Maroc”, l’aéronautique n’y figurait pas. Trop complexe, trop exigeante, pas assez créatrice d’emplois. Vingt ans plus tard, le royaume assemble des moteurs Safran, produit des structures pour Airbus et Boeing, et emploie près de 26.000 personnes dans l’un des secteurs industriels les plus fermés.
Le Maroc est devenu le cinquième pays le plus dynamique au monde dans l’aéronautique (pour sa capacité à produire des composants), le deuxième en matière d’assemblage de moteurs après la France, et la première base aéronautique d’Afrique.
“L’aéronautique mérite d’être célébrée, pas pour les emplois générés – une goutte d’eau comparé au textile – mais parce qu’elle montre la capacité du Maroc à défier les pronostics”
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : d’exportations quasi inexistantes en 2001, le secteur génère aujourd’hui plus de 26 milliards de dirhams à l’export, soit 6,6% des exportations industrielles nationales. Le nombre d’entreprises est passé de 10 en 2001 à plus de 150 aujourd’hui. Cette trajectoire mérite d’être célébrée, non pour ce qu’elle représente en volume d’emplois – une goutte d’eau comparé au textile – mais pour ce qu’elle dit de la capacité du Maroc à défier les pronostics et à monter en gamme.
L’aéronautique ne nourrira jamais des centaines de milliers de familles. Elle ne sera jamais un mastodonte de l’emploi de masse. Mais elle fait mieux : elle légitime. Dans un monde où la compétition pour attirer les investissements technologiques s’intensifie, pouvoir brandir ces classements internationaux est une carte de visite qui n’a pas de prix. Cela signale aux industriels que le royaume maîtrise la rigueur, la traçabilité, le “zéro défaut”. Que ses opérateurs et ses ingénieurs peuvent produire des pièces qui voleront à 10.000 mètres d’altitude…
Cette réussite ne doit rien au hasard. Elle est le fruit d’une vision portée par quelques individus qui ont refusé le diagnostic des experts. Hamid Benbrahim Andaloussi, en convainquant Salaheddine Mezouar, alors ministre de l’Industrie, d’intégrer l’aéronautique au premier Plan Émergence malgré les réticences. Puis Ahmed Reda Chami, en consolidant les infrastructures. Ensuite Moulay Hafid Elalamy, en accélérant la montée en cadence. Tous ont compris que bâtir une industrie aéronautique nécessitait un engagement sur le long terme et surtout un pari : celui de la formation.
C’est là le véritable secret de cette ascension. L’Institut des Métiers de l’Aéronautique, inauguré en 2011, a formé plus de 17.000 techniciens et produit aujourd’hui 2000 diplômés par an. MidParc, zone franche pensée comme un espace “clé en main”, a absorbé ces talents au fur et à mesure. L’un forme, l’autre recrute. Un écosystème vertueux s’est mis en place, attirant progressivement Safran, Boeing, Airbus, Thales, Pratt & Whitney…
“En démontrant sa capacité à maîtriser des processus industriels ultra-exigeants, le Maroc se positionne pour d’autres secteurs de haute technologie”
Le Maroc ne se contente plus de fabriquer des pièces. Il co-conçoit, co-développe, intègre. Le taux d’intégration locale est passé de 35% en 2022 à 42% aujourd’hui. Cette montée en gamme ouvre des perspectives bien au-delà de l’aéronautique. En démontrant sa capacité à maîtriser des processus industriels ultra-exigeants, le Maroc se positionne pour d’autres secteurs de haute technologie : spatial, défense, énergies renouvelables. L’aéronautique devient ainsi un gateway vers d’autres industries plus lucratives, plus stratégiques.
Reste une question : l’aéronautique est-elle devenue un “métier mondial” du Maroc ? Si l’on raisonne en volume d’emplois, non. Mais si l’on considère l’impact stratégique, la réponse est oui. Ces classements internationaux en témoignent : le royaume est désormais un contributeur indispensable aux chaînes de valeur mondiales. Une carte de visite que peu de pays émergents peuvent brandir.
