La réunion du 10 novembre au Cabinet royal marque un tournant. Sur instructions de Mohammed VI, les conseillers Fouad Ali El Himma, Taïeb Fassi Fihri et Omar Azziman ont convié les chefs de partis pour actualiser le plan d’autonomie.
L’initiative envoie un double message. À l’international, le Maroc transforme son approche d’une vision top-down issue de la décision royale à une démarche inclusive, reflet de la volonté d’un peuple entier. En interne, le message est sans détour : le Sahara, c’est aussi votre projet.
Le pari est audacieux. Car le 31 octobre a révélé un problème de fond. Ce jour-là, l’euphorie était générale. Les Marocains ont célébré la résolution 2797 comme une victoire historique et ils avaient raison. Sauf que beaucoup ne savaient pas exactement ce qu’ils célébraient. Certains ont même été déçus, voire choqués, en découvrant que des négociations devaient suivre. Comme si la résolution était un aboutissement et non un point de départ.
Ce décalage révèle un déficit majeur de pédagogie. Les Marocains défendent le Sahara avec une passion sincère, mais souvent sans disposer des outils pour le faire efficacement : des arguments juridiques solides, une maîtrise des enjeux techniques, une compréhension des concessions nécessaires.
Cette méconnaissance n’est pas fortuite. Elle est le résultat de décennies d’exclusion. Sous Hassan II, le dossier du Sahara était l’apanage exclusif de Driss Basri. Une chasse gardée verrouillée. Sous Mohammed VI, la gestion s’est concentrée au sommet de l’État, essentiellement au niveau des Affaires étrangères et des services de renseignement. Les Marocains ont toujours été tenus à l’écart. Parfois par nécessité, le Maroc étant en situation de faiblesse diplomatique. D’autres fois par simple réflexe de centralisation. Résultat : le peuple a été appelé à défendre une cause sans jamais en maîtriser les subtilités. Cette exclusion explique le décalage d’aujourd’hui.
Pourtant, la situation contraste avec la sophistication de notre diplomatie. Pendant que Nasser Bourita négocie chaque virgule dans les résolutions onusiennes, pendant que Mohammed VI multiplie les contacts au plus haut niveau pour arracher des reconnaissances stratégiques, beaucoup de Marocains – par manque d’information, pas par manque de conviction – peinent à articuler les fondements du dossier.
C’est précisément là que les partis politiques doivent jouer leur rôle. L’invitation qui leur a été adressée suggère qu’ils doivent assumer, sur le sujet de la “cause sacrée”, leur fonction d’intermédiation entre le pouvoir et les citoyens. Qu’ils expliquent, forment, clarifient l’information qui leur a été donnée par les officiels. Qu’ils descendent sur le terrain pour en faire comprendre les enjeux.
Pour beaucoup, l’autonomie évoque un risque de séparatisme. C’est précisément l’inverse. L’autonomie bien pensée est une garantie contre la fragmentation
Car des craintes persistent. Pour beaucoup, l’autonomie évoque un risque de séparatisme. C’est précisément l’inverse. L’autonomie bien pensée est une garantie contre la fragmentation. Le Sud-Soudan aurait-il fait sécession si Khartoum avait respecté son particularisme religieux au lieu d’imposer la Charia ? Le Timor-Leste serait-il né si l’Indonésie avait conçu plus tôt le cadre d’une autonomie qu’elle a finalement mise en place à Aceh ? Loin de provoquer la rupture, l’autonomie l’empêche. Encore faut-il la comprendre et pouvoir l’expliquer.
Les négociations autour du plan d’autonomie auront leur part de secret. C’est inévitable. Mais ce que l’État doit maintenant à ses citoyens, c’est une transparence totale sur le processus et sur le cadre qu’il mettra en place. Le passage de Nasser Bourita sur 2M, le 1er novembre dernier, était un premier pas important. Mais un effort pédagogique massif est nécessaire : former les élus, informer les citoyens, expliquer les enjeux réels, clarifier les concessions nécessaires et les lignes rouges à préserver.
Pour que chaque Marocain puisse défendre le Sahara non pas uniquement par la passion, mais aussi par l’argument. Pour que tous comprennent ce qu’on a vraiment célébré le 31 octobre. Et, surtout, pour que chacun puisse assumer sa part dans ce qui nous attend. Le Sahara est l’affaire de tous les Marocains, encore faut-il leur donner les moyens de s’en saisir pleinement.
