Dans la cuisine du restaurant La table du Jardin, quartier Palmiers à Casablanca, le chef Jamal Tamine donne le rythme. Il est midi, les premières commandes arrivent et les jeunes apprentis du Centre de formation Bab Rayan s’affairent dans un ballet bruyant et parfois chaotique : des casseroles qui s’entrechoquent maladroitement, le sifflement nerveux des poêles, le bruit sourd d’un couteau qu’on apprend encore à manier correctement sur la planche.
Au menu ce midi, entre autres, salade Caprese ! Aux côtés du chef, Leïla, 19 ans, ajoute la dernière touche au plat : des petites herbes aromatiques cueillies le matin même dans le potager du restaurant.
À Casablanca, l'association Bab Rayan franchit une nouvelle étape. Après l'orphelinat, l'école et le centre de formation, elle a ouvert en avril dernier son restaurant : La Table du Jardin. Une centaine de jeunes issus d'orphelinats ou de la grande précarité peuvent désormais s'y… pic.twitter.com/i2RV5qGAl5
— TelQuel (@TelQuelOfficiel) November 14, 2025
Un parcours complet, de l’orphelinat au diplôme
Ce restaurant, pas comme les autres, accueille chaque année environ 120 jeunes issus d’orphelinats, d’EPS (établissements de protection sociale) comme Bab Rayan, ou de la grande précarité, et leur offre un avenir, de l’espoir. “Les jeunes sont formés à trois spécialités de l’hôtellerie-restauration : l’art culinaire, le service et la boulangerie-pâtisserie”, détaille Fatima-Zahra Hamroudi Ratibe, fondatrice de l’association Bab Rayan.

“On a ouvert le restaurant en avril dernier. Au début, je n’étais pas certaine de vouloir ouvrir les portes. Puis je me suis dit que ça avait un sens, en permettant aux jeunes de faire tout leur parcours ici, jusqu’à ce qu’ils puissent voler de leurs propres ailes”, explique-t-elle. Une nouvelle pierre à l’édifice de son engagement pour la protection de l’enfance.
Cette entrepreneuse du cœur a fait de Bab Rayan une association couteau suisse qui regroupe à la fois un orphelinat, une école et un centre de formation. Depuis avril, elle a ouvert ses portes au public et aux entreprises qui peuvent désormais participer à leur échelle à offrir un avenir meilleur à ces jeunes. Le restaurant de Bab Rayan propose en effet à la location une salle de séminaire et un service de restauration pour les déjeuners d’entreprises.
Quand les entreprises s’engagent
“Nous aurions pu privatiser un espace dans un hôtel mais soutenir le travail immense de l’association Bab Rayan avait beaucoup plus de sens pour nous”
Youssef Amzim, directeur des ressources humaines dans l’entreprise Newrest Maroc, témoigne : “Dans le cadre d’un événement, nous avons loué la salle de séminaire de Bab Rayan. Nous aurions pu privatiser un espace dans un hôtel mais soutenir le travail immense de l’association avait beaucoup plus de sens pour nous. C’était une vraie réussite et ça nous a permis d’être au contact des jeunes”, se réjouit-il.
En ouvrant ces différents espaces, l’association Bab Rayan, financée jusqu’à présent à 90% par des dons privés, vise l’auto-financement. “L’idée c’est d’assurer la pérennité de ce lieu, en établissant avec les entreprises des partenariats commerciaux, en proposant nos espaces à la location et les différents services de restauration, à la fois les repas du restaurant mais aussi les gâteaux et viennoiseries du salon de thé, réalisés par nos élèves”, explique Rita Hajoui, directrice des partenariats de l’association.
“La bonne nouvelle, c’est qu’on mange tout en faisant une bonne action”
Sur la terrasse, véritable havre de paix, arboré et étonnamment calme pour le centre de Casablanca, Damien, un client, déjeune avec des collègues. “C’est la meilleure table du quartier ! La bonne nouvelle, c’est qu’on mange tout en faisant une bonne action”, s’exclame le quadragénaire. “J’ai connu l’association Bab Rayan car je joue dans l’équipe sénior du COC Rugby, club avec lequel ils ont un partenariat. J’ai donc déjà eu l’occasion de rencontrer certains jeunes. Lorsque j’ai su qu’un restaurant ouvrait, j’ai tout de suite voulu essayer et je n’ai absolument pas été déçu”, assure-t-il.
Des rêves de restaurant
Parmi ces jeunes, il y a Aymane, 17 ans. Arrivé à 6 ans à l’orphelinat Bab Rayan, il a suivi l’ensemble des formations dispensées par le centre. “Mon rêve, c’est d’ouvrir mon propre restaurant italien”, nous confie l’adolescent.

Aujourd’hui en alternance au sein du restaurant Little Mamma, il touche du doigt l’objectif. “Pour moi, c’est une grande chance d’avoir pu apprendre un métier, là où j’ai grandi”, sourit-il.
“Ce qui me plaît dans le service en salle, c’est de discuter avec les clients”
Aymane n’est pas le seul à rêver grand. Anas, 17 ans, enchaîne les allers-retours entre la cuisine et la salle du restaurant pédagogique. Son atout ? Le contact avec le client. Qualité qu’il a découverte au cours de son apprentissage : “Je maîtrise très bien le français que j’ai appris depuis mon arrivée à l’orphelinat à 5 ans. Ce qui me plaît dans ce métier, c’est de discuter avec les clients”. S’il se rêve préparateur sportif pour un club de rugby, il envisage également de travailler en restauration. Ce restaurant, ce sera le sien. “Je réfléchis encore au concept”, avoue-t-il.
Un modèle à dupliquer face à un besoin criant
La réussite de ce projet repose en grande partie sur l’engagement des formateurs. Trois professionnels se partagent l’encadrement de la promotion : le chef Jamal Tamine enseigne l’art culinaire, Mehdi Daqoun assure la formation au service en salle, et Saïd Oubaize supervise la boulangerie-pâtisserie. Ce dernier coordonne l’ensemble de la production des viennoiseries et pâtisseries servies au restaurant ainsi qu’au salon de thé, ouvert de 12h à 17h.

“On leur apprend à donner le meilleur d’eux-mêmes pour qu’ils soient prêts à intégrer le monde du travail. Être professeur, c’est une chose, mais ici, on accompagne des jeunes qui ont traversé des parcours de vie difficiles”, souligne-t-il.
La promotion 2025-2026 est la quatrième, les précédentes peuvent se targuer d’un taux d’insertion professionnelle de 100% avec un enseignement axé à 80% sur la pratique et, à la clé, un diplôme reconnu par l’État.
En plus de dix ans d’existence, le projet Bab Rayan a prouvé qu’il répondait à un besoin criant. Depuis la création de l’orphelinat en 2014, l’association n’a cessé de se développer : l’école a vu le jour en 2018, le Centre de formation en 2022, et enfin le restaurant en 2025. Une évolution qui fait écho à une réalité alarmante : chaque année, plusieurs milliers d’enfants sont abandonnés au Maroc.
Comme le confiait le médecin et sociologue Chakib Guessous dans un entretien accordé à TelQuel en juin dernier : “Nous n’avons aucune idée du nombre d’enfants des rues au Maroc en 2025”. Face à l’ampleur du phénomène, Fatima-Zahra Hamroudi Ratibe envisage d’ores et déjà de dupliquer son modèle dans d’autres villes du Royaume. “On pourrait imaginer d’autres structures Bab Rayan, ailleurs au Maroc”, projette la fondatrice.
Bab Rayan, 10 ans d’engagement
Bab Rayan est une association casablancaise qui accompagne 450 enfants et jeunes en situation de précarité, de l’orphelinat jusqu’à l’insertion professionnelle. Fondée en 2014 par Fatima-Zahra Hamroudi Ratibe, après un drame familial, elle propose un modèle “holistique” : un foyer accueillant 105 orphelins, l’école Palmier (pédagogie Montessori, enseignement trilingue, 225 élèves), et depuis 2022, un centre de formation aux métiers de la restauration (120 jeunes, 100% d’insertion).
