La peinture contemporaine marocaine vit un renouveau grâce à de jeunes artistes qui s’affranchissent des codes académiques pour explorer l’intime, le souvenir et la présence. Passées par l’école ou autodidactes, elles revendiquent la peinture comme un espace de réflexion et d’expression personnelle. Ces trois artistes témoignent d’un même désir : traduire ce qui se vit et se ressent, chacune avec sa propre voix. Comme le reste de cette nouvelle génération, elles innovent sans attendre que le destin s’aligne, et c’est d’ailleurs grâce aux réseaux sociaux que nous les avons découvertes.
Jihane Boufous (Namlacolor) : retour à l’enfance

Originaire de Kénitra et âgée de 28 ans, Jihane Boufous signe sous le nom de Namlacolor (de namla, la fourmi, le surnom que lui vaut sa petite taille) une peinture qui joue de la tension entre naïveté et sophistication. Après avoir appris à dessiner en regardant YouTube, elle fait des études en design d’intérieur, puis opère un véritable retour au dessin à 25 ans. Jihane fait partie de cette génération de nouveaux artistes pour qui l’art a de moins en moins de limites : peinture à l’huile, croquis au crayon ou fusain, art digital, elle passe de l’une à l’autre technique avec une aisance déconcertante.
Les contrastes sont épatants, et ses palettes mêlent ocres chauds et bleus passés ou éblouissants, parfois ponctuées d’un chromatisme plus “basique” rappelant le vocabulaire de l’illustration enfantine. C’est cette oscillation entre art naïf et surréalisme d’un genre nouveau qui fait la signature Namlacolor : silhouettes qui flottent, visages esquissés, objets déplacés comme dans un rêve…
“Peindre l’enfance, c’est se retrouver”
L’enfance revient et s’invite constamment. Car, pour Jihane, “peindre l’enfance, c’est se retrouver”. Chaque geste est mesuré : les glacis révèlent une lumière intérieure, les retouches au crayon et au pastel préservent la délicatesse du trait. Ses inspirations vont des anciennes illustrations de contes pour enfants au surréalisme de Dalí, en passant par la force intime de Frida Kahlo, sa première idole. Mais c’est dans la relecture contemporaine de son héritage marocain qu’elle construit son langage. Son rêve : exposer, toucher un public qui se reconnaît dans son art, conserver une authenticité qui évite la mode. Jihane veut que son œuvre provoque “tout sauf l’indifférence”.
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Imane Azaguagh : le portrait comme cartographie des liens

Imane Azaguagh dessine depuis toujours. Les dessins animés de son adolescence, un père qui griffonne, une mère qui accrochait ses productions… tout dans son enfance l’a poussée et encouragée dans cette voie. Mais le confinement a été déterminant : mise en ligne de son travail, échanges, puis reconnaissance. Étudiante, elle comprend alors que peindre n’est pas un simple loisir, mais un mode d’existence. Imane, qui a 22 ans aujourd’hui, privilégie la peinture à l’huile pour travailler les nuances de couleurs, le modelé et la profondeur : couches transparentes, empâtements ponctuels pour animer la surface, accumulations de contrastes pour affiner la carnation.
“À travers les expressions, les regards, ou même les moments qu’on partage, je trouve toujours quelque chose à raconter”
Elle peint avec un réalisme sensible, surtout des figures féminines. Amies, autoportraits, visages saisis dans l’intimité… elle cherche la vérité d’un regard, la mémoire d’un geste : “À travers les expressions, les regards, ou même les moments qu’on partage, je trouve toujours quelque chose à raconter. C’est un moyen pour moi de garder une trace de ces liens et de leur donner une forme visuelle.”
L’autoportrait lui offre un terrain d’exercice difficile : se confronter à soi. Son année d’échange à Lisbonne a constitué un repère : rencontres, échanges d’œuvres, dialogues. Imane conçoit la toile comme une archive émotionnelle ; chaque portrait est une cartographie du lien, une empreinte. Sa méthode combine souvent croquis préparatoires, études de carnation puis travail dans l’atelier.
Son horizon reste ouvert : pas de plan rigide, elle veut seulement continuer “à pouvoir peindre” et, à travers la peinture, à tisser des formes d’échanges et de reconnaissance.
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Mariame Tagadirt (Taniiri) : l’ombre douce

Sous le pseudonyme Taniiri, Mariame Tagadirt développe une esthétique sombre mais tendre, un registre où, plutôt que rupture, le contraste devient dialogue. Un dialogue murmuré. Il faut dire que la jeune femme de 31 ans est née et a grandi à Tahanaout, dans le Haut Atlas. “C’était très calme, cela a façonné mon rapport à la tranquillité et au silence”, dit-elle. Son propos est minimal dans ses moyens et riche dans ses effets : couches mates, glacis, jeux de contre-jour qui laissent surgir les formes. Ce qu’elle appelle le “trust the process effect” (une posture qui valorise le processus créatif plutôt que le résultat final, en acceptant l’incertitude et en laissant l’œuvre advenir par la constance du geste, ndlr). Le résultat est troublant : une étrangeté familière, un peu comme ces contes visuels dont la mélancolie est adoucie par une forme de dérision.
“C’est une évidence. Créer est la seule chose qui me fait vraiment me sentir vivante, même dans les moments de doute ou de difficultés”
Dans le travail de Taniiri, on peut trouver des références cinématographiques, pas forcément volontaires. Comme ces différents hommages aux monstres gentils, aux personnages brisés mais vivants. L’atmosphère rappelle, par moments, la poésie visuelle de Tim Burton. Pas d’imitation, mais une manière d’articuler un sens de l’étrange accessible, une douceur dans l’obscur. Ses noirs sont tempérés ; ses gris lavés d’ocre ou de bleu donnent à l’obscur un grain, une chaleur.
Son œuvre ne peut être qu’un reflet de sa vie intérieure. Elle nous le confie, l’art n’est pas une opportunité de talent ou un loisir : “C’est une évidence. Créer est la seule chose qui me fait vraiment me sentir vivante, même dans les moments de doute ou de difficultés”. Mais elle se projette de manière pragmatique : un atelier, une exposition personnelle, le temps de faire mûrir un langage. Son langage poétique, maniant le clair-obscur et la suggestion, fait d’elle une voix singulière de la nouvelle scène.
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