Dans les cuisines comme dans les salles de bain, l’eau filtrée s’impose de plus en plus. Carafes à cartouches, filtres vissés directement sur le robinet ou pommeaux de douche enrichis en minéraux… on nous vend une eau “plus saine”, au goût plus agréable, meilleure pour la santé, la peau, les cheveux. Sur les réseaux sociaux, les influenceurs “healthy” s’en font les ambassadeurs, vantant les bienfaits d’une eau sans chlore ni calcaire, qui permet de se passer des bouteilles d’eau minérale en plastique. Les fabricants surfent sur la vague de méfiance envers l’eau du robinet, trop traitée, ou contenant des PFAS, ces fameux polluants éternels, et des métaux (plomb et cuivre) qui proviennent des canalisations, surtout quand elles sont vétustes. Résultat : un marché mondial estimé à plus de 12 milliards de dollars, en croissance rapide, et un engouement qui a gagné le Maroc.
Un business de l’eau qui coule de source
“Nous sommes une famille nombreuse et j’achetais déjà l’eau en bidon de 5 L, pour faire des économies, mais aussi me donner bonne conscience. Pourtant, en une semaine, j’accumulais les cadavres de bidons, c’est très dérangeant. Et franchement, depuis l’installation d’un filtre sous le robinet, chacun remplit sa carafe et c’est parfait comme ça !”, nous explique ainsi Rita. Comme elle, des consommateurs soucieux de leur santé, ou qui veulent arrêter d’acheter des bouteilles en plastique, se tournent vers des marques comme Aquaphor, O’Pure ou encore Brita, disponibles dans les grandes surfaces, les enseignes d’électroménager ou sur de nombreux sites.

Les modèles les plus accessibles sont les carafes filtrantes. La carafe Aquaphor Amethyst, vendue entre 150 et 250 dirhams, ou la O’Pure 2 L, qui promet une eau sans goût de chlore, figurent parmi les plus populaires. Ces dispositifs utilisent des cartouches au charbon actif ou en “résine échangeuse d’ions”, censées retenir chlore, métaux lourds ou calcaire. Leur principal inconvénient ? Les cartouches doivent être changées toutes les six à huit semaines, sous peine d’accumuler… des bactéries. Viennent ensuite les filtres à installer sur les robinets, comme ceux proposés par Xiaomi Mi Water Purifier ou Aquaphor Modern (autour de 350 à 700 DH). Plus pratiques au quotidien, ils se fixent directement sur le robinet et permettent une filtration instantanée, mais réduisent souvent le débit de l’eau et ont une durée de vie limitée à quelques mois.
Enfin, les systèmes d’osmose inverse, plus coûteux (entre 1500 et 3000 DH), s’adressent aux foyers prêts à investir dans une installation sous l’évier. Un prix qui a diminué depuis leur lancement il y a quelques années : en 2021 il fallait compter un minimum de 4000 DH sans l’installation. Il ne faut néanmoins pas oublier dans ses calculs l’entretien semestriel de l’installation, sans quoi le filtre n’aura plus d’effet. Ces systèmes promettent d’éliminer presque toutes les particules et bactéries, équilibrent bien le pH de l’eau, mais engendrent le rejet d’une quantité non négligeable d’eau. Le comble pour un dispositif censé être écologique.
Même la salle de bain n’est pas épargnée : on trouve désormais des pommeaux de douche filtrants, à billes de céramique ou de tourmaline, pour “adoucir” l’eau, ce qui permettrait d’avoir les cheveux plus brillants. On en trouve dès 99 DH en ligne. Mais s’ils peuvent réduire légèrement le calcaire, aucune étude scientifique ne prouve qu’ils améliorent durablement la qualité du cuir chevelu ou de la peau.
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Des promesses à relativiser
Si une étude de l’UM6P, publiée en septembre dernier, pointe l’impact important de la pollution (agricole et industrielle) sur les différentes ressources hydriques du pays, l’eau du robinet reste potable et sa qualité régulièrement contrôlée. Certes, quelques régions souffrent de taux élevés de calcaire, notamment dans le centre et le sud du pays. Pourtant, il ne s’agit pas d’un risque sanitaire, mais d’un simple désagrément gustatif ou domestique (dépôts sur la vaisselle, sur les cheveux, etc.). Un désagrément pour lequel les filtres représentent une solution, puisqu’ils améliorent le goût et la texture de l’eau.
En revanche, la plupart ne filtrent qu’une petite partie des polluants, notamment les PFAS. Les systèmes à osmose inverse les plus performants sont plus efficaces, mais retirent aussi les sels minéraux bons pour la santé, comme le magnésium. Il faut donc la reminéraliser pour éviter les troubles gastriques. Certains fabricants proposent donc des cartouches qui rajoutent a posteriori ces sels minéraux dans l’eau. Enfin, un filtre mal entretenu et saturé rejettera les contaminants piégés et peut devenir un véritable nid à bactéries, exposant les utilisateurs à plus de risques que l’eau du robinet.
Côté écologie, le bilan est lui aussi à nuancer. Si filtrer l’eau du robinet permet de réduire la consommation de bouteilles en plastique, la fabrication et le remplacement régulier des cartouches (souvent non recyclables) génèrent une pollution supplémentaire. Au final, le bénéfice dépend surtout de l’entretien, de la durée de vie du produit et du comportement du consommateur.
Une quête de pureté révélatrice de notre époque
L’obsession de l’eau filtrée raconte surtout un rapport contemporain à la pureté et au contrôle. Après les aliments bio, les cosmétiques naturels et les intérieurs dépollués, l’eau devient à son tour un objet de suspicion. Cette méfiance traduit à la fois une perte de confiance envers les institutions publiques et une angoisse face aux pollutions invisibles. Mais filtrer son eau n’est pas la panacée. Seules des politiques de prévention de la pollution, des contrôles stricts des canalisations et la modernisation des infrastructures peuvent garantir durablement une eau de qualité.
