Leïla Slimani : “Jamais je ne prétendrais définir ‘la femme marocaine’ car cela n'existe pas”

Invitée le 19 octobre dans l'émission québécoise “Tout le monde en parle” pour présenter son dernier roman, l'écrivaine Leïla Slimani a évoqué la “vengeance” des femmes marocaines. Une phrase qui a déclenché une vive polémique au Maroc, où on l'accuse d'essentialisation et de regard orientaliste. L'écrivaine répond.

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Leïla Slimani en 2018
Lionel Bonaventure / AFP

Une phrase prononcée à la télévision québécoise, et des milliers de commentaires indignés au Maroc. L’écrivaine Leïla Slimani se retrouve au cœur de la polémique. “Je viens d’un monde particulier, le Maroc, où le rapport à la vengeance, notamment chez les femmes, est important”, déclare l’écrivaine sur le plateau télé, avant d’élargir son propos aux cultures méditerranéennes, du sud de l’Espagne à l’Italie. Elle cite alors sa grand-mère : “Il y a trois choses importantes dans la vie : bien manger, bien boire et se venger”.

La réaction ne se fait pas attendre. Sur les réseaux sociaux, des internautes marocains dénoncent une “diabolisation” et une essentialisation de la femme marocaine, accusant Slimani de véhiculer une vision “occidentalisée et coloniale des femmes du Sud”. Certains lui reprochent de confirmer des stéréotypes orientalistes devant un public étranger, renforçant ainsi des préjugés tenaces.

 

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Leïla Slimani présentait J’emporterai le feu, dernier volet de sa trilogie familiale marocaine Le pays des autres, un roman profondément personnel qui retrace le destin de Mehdi, personnage de la troisième génération de la famille Belhaj.

Ce récit s’inspire directement du drame vécu par son propre père, Othmane Slimani : haut fonctionnaire, ministre, banquier, faussement accusé de détournement de fonds et emprisonné. Décédé peu après sa libération, il sera totalement blanchi à titre posthume. “Pour moi, écrire ce roman était une forme de vengeance et de réparation envers la mémoire de mon père”, explique-t-elle.

Une forme de résistance, pas un stéréotype

“En disant cela, je ne cherchais nullement à établir l’existence d’une prétendue ‘culture marocaine de la vengeance’, ce qui serait absurde”

Leïla Slimani, écrivaine

Bien loin d’imaginer la polémique que ces propos allaient susciter, Leïla Slimani a tenu à clarifier ses propos dans une longue mise au point accordée à TelQuel : “En disant cela, je ne cherchais nullement à établir l’existence d’une prétendue ‘culture marocaine de la vengeance’, ce qui serait absurde. Mon propos visait à célébrer les femmes méditerranéennes que j’admire profondément pour leur force intérieure et leur résilience.”

L’auteure poursuit : “Ces femmes qui, face à l’infidélité, à la violence et à l’injustice sociale, savent reconquérir leur dignité en mobilisant leur caractère, leur charme et leur intelligence. Une résilience qu’elles tiennent en héritage de leurs mères, de leurs grand-mères. Elles ne se laissent pas faire”.

“Je parle de vengeance non pas au sens péjoratif du terme, mais comme une forme de résistance, un refus d’accepter passivement l’injustice”

Leila Slimani, écrivaine

Pour étayer son propos, elle convoque des références culturelles marocaines : “Je fais référence à cette force de caractère présente chez l’écrivain Abdellah Taïa lorsqu’il parle de ses sœurs ou dans le film ‘À la recherche du mari de ma femme’, de Mohamed Abderrahman Tazi. Je parle de vengeance non pas au sens péjoratif du terme, mais comme une forme de résistance, un refus d’accepter passivement l’injustice.”

Un engagement féministe de longue date

“J’aime mon Maroc, et je continuerai à le défendre. (…) J’ai écrit des milliers de pages à son sujet”

Leïla Slimani, écrivaine

L’écrivaine, qui affirme avoir toujours défendu son engagement pour les droits des femmes, dément catégoriquement toute essentialisation : “Depuis plus de dix ans que j’écris, j’ai toujours défendu la cause des femmes. Jamais je ne prétendrais définir ‘la femme marocaine’ car cela n’existe pas. Et je vois bien le calcul habile de ceux qui construisent l’image d’une femme marocaine gentille et prête à tout pardonner, pour mieux justifier de la soumettre”.

Son engagement n’est pas nouveau. En 2019, elle avait publiquement soutenu la journaliste Hajar Raissouni, arrêtée pour avortement clandestin et relations sexuelles hors mariage.

Elle milite également pour la dépénalisation des relations sexuelles hors mariage au Maroc. “Je suis navrée de voir la haine facile sur les réseaux sociaux, sans aucun recul, sans aucune bienveillance”, conclut-elle avec amertume. “J’aime mon Maroc, et je continuerai à le défendre. Ce pays où ma famille a tellement souffert, j’ai écrit des milliers de pages à son sujet.”

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