En 2007, les démographes Emmanuel Todd et Youssef Courbage, dans une étude consacrée à la transition démographique au Maroc, arrivaient à la conclusion suivante : « la transformation, qui s’est déroulée à un rythme extrêmement rapide au Maroc, engendre à court terme un état de désintégration ou de déstabilisation de transition, qui peut se traduire par des troubles sociaux et des protestations. »

Mesurer les tensions
Pour résumer l’équation tracée par Todd et Courbage, la révolution culturelle joue un rôle crucial pour évoluer vers une société plus égalitaire. L’équation est formulée pour refléter que la tension survient lorsque les ambitions sont supérieures aux opportunités disponibles, et que la vitesse élevée de la transformation multiplie cette tension.

Cette équation exprime que la tension sociale et la protestation (T) sont le résultat de l’interaction de deux facteurs principaux. Le premier facteur est le fossé de la frustration, qui se forme lorsque les ambitions et les attentes de la jeunesse instruite (A), résultant d’une « révolution culturelle », dépassent de manière significative les opportunités économiques et politiques disponibles (O). Plus la jeunesse est éduquée et plus ses aspirations sont élevées sans qu’elle ne trouve d’emplois ou de libertés correspondant à son niveau, plus ce fossé s’élargit.
Le second facteur est la vitesse de la transition démographique (V), car le rythme rapide du changement au Maroc (en quelques décennies) multiplie cette tension fondamentale. Cela s’explique par le fait que les systèmes économiques et politiques ne parviennent pas à s’adapter et à se réformer au même rythme que l’afflux de nouvelles générations instruites et exigeantes, ce qui rend la société structurellement propice à l’émergence de vagues de protestation.
L’équation de la tension sociale et de la protestation (T), établie par Todd et Courbage, trouve un écho concret dans les chiffres officiels publiés par le Haut-Commissariat au Plan (HCP). La « révolution culturelle » évoquée par les auteurs se concrétise par la hausse du niveau des ambitions (A) chez les jeunes instruits. En contrepartie, le fossé de la frustration (A-O) s’élargit en raison du chômage structurel. Les derniers chiffres pour 2024 indiquent que le taux de chômage des jeunes (15-24 ans) atteint un niveau élevé d’environ 36,7 %, tandis que le chômage chez les diplômés s’élève à environ 19,6 %.
Cette disparité flagrante entre les qualifications et les opportunités disponibles constitue le carburant essentiel des tensions sociales. Simultanément, l’élément Vitesse (V) de l’équation prouve la profondeur de la transformation : le taux de fécondité global est tombé à 1,97 enfant par femme (selon le recensement de 2024), dépassant ainsi le seuil de remplacement des générations (Replacement-Level Fertility) (2.1) sur une période très courte par rapport à d’autres pays ayant connu des transitions démographiques.
Cette vitesse record de la transition démographique intensifie la pression sur les systèmes économiques et politiques pour qu’ils s’adaptent et absorbent la “Géneration Z” instruite et contestataire. Par conséquent, les vagues de protestation vont s’intensifier et pourraient se transformer en protestations politiques si l’utilisation de la « violence d’Etat » s’intensifie sans réponses politiques concrètes qui répondent aux revendications de cette catégorie de la société.
Bien que les chiffres officiels du Haut-Commissariat au Plan (HCP) soient généralement présentés selon une méthodologie dont les définitions peuvent être contestées – notamment celle de la population active – et qu’ils ne prennent pas en compte les transitions qui peuvent se produire dans les systèmes de travail et d’activité (comme le passage d’un contrat « ANAPEC » au chômage, par exemple), la comparaison de ces chiffres entre les années 2020 et 2025 révèle une augmentation de la « fracture de la frustration ». Cette fracture est principalement observée au sein de la « Géneration Z » ainsi que parmi les jeunes diplômés qualifiés.

La comparaison du taux de fécondité, également basée sur les statistiques officielles, révèle une transformation décisive de la structure familiale marocaine. Le taux est passé de 2,2–2,3 enfants par femme en 2020 à 1,97 enfant par femme en 2024, ce qui représente une chute sous le seuil de remplacement des générations, comme mentionné précédemment. Cette mutation signale un ralentissement de la croissance démographique à long terme et une accélération du vieillissement de la pyramide des âges (augmentation de la proportion de personnes âgées et à la baisse de la natalité). Ces défis démographiques, sociaux et économiques majeurs exigent de nouvelles politiques publiques dans les domaines de la retraite, des soins de santé et du marché du travail.
L’impasse politique
Depuis le mouvement du 20 février 2011, des mouvements de protestation ont commencé à émerger, soulevant des revendications sociales et se dissociant de la revendication politique. Cette stratégie des acteurs, consistant à mettre en avant le social, pousse la scène politique marocaine dans une impasse. En effet, le cœur de l’action politique est social, et la majorité des politiques publiques élaborées au fil des gouvernements ont un contenu économique et social. Par conséquent, le chevauchement entre le politique et le social est invisible ; il s’agit en réalité d’une séparation abstraite et non factuelle.
Les mouvements de protestation à caractère social se caractérisent généralement par une forte mobilisation et la probabilité d’atteindre rapidement certains de leurs objectifs fondamentaux. Cependant, dans le contexte observé sur le terrain (le Maroc après le mouvement du 20 février), la mobilisation se renforçait pour les mouvements porteurs de revendications sociales, mais ces revendications reculaient, se transformaient et pouvaient être annulées au profit de revendications politiques et de droits humains, surtout après l’utilisation de la « violence d’État » et des arrestations et poursuites judiciaires.
Après le mouvement du 20 février, la logique de l’action protestataire a évolué vers la promotion des identités individuelles et l’encouragement de l’individu, plutôt que de s’appuyer sur des identités puisant dans des valeurs collectives (telles que la foi religieuse, l’engagement politique…). Les activistes ont commencé à accorder de l’importance aux compétences individuelles plutôt qu’aux appartenances collectives.
Par conséquent, nous avons vu que toutes les mobilisations qu’a connues le Maroc après le mouvement du 20 février rejettent le politique, diabolisent les partis, et tentent de mener leur action protestataire d’une manière sans précédent dans l’histoire des mouvements de protestation, puisant dans les transformations de l’action protestataire au niveau mondial.
Action protestaire 2.0
Les transformations de l’action protestataire, observées dans les manifestations de la GenZ212, ont également révélé une fluidité dans la mobilisation des jeunes. L’organisation, la mobilisation et la prise de décision de protester passent par une seule plateforme, un serveur Discord, où sont déterminés la forme de la protestation, le lieu et, surtout, la décision est prise collectivement, sans être soumise à beaucoup de formalités ou aux procédures des organisations (préexistantes).
Les jeunes membres du serveur Discord, qui a dépassé 150 000 membres au 2 octobre 2025, sont ceux qui décident de sortir ou non, ainsi que du lieu et de la forme de la protestation. L’absence d’organisation verticale dans la prise de décision, et le fait qu’elle ne soit pas soumise à la logique de consensus et de partenariat entre des groupes déjà formés, place l’action de la GenZ212 dans une logique différente de celle des organisations d’opposition, dont la décision d’agir est soumise à un consensus politique qui passe souvent par des filtres idéologiques, politiques et psychologiques, retardant l’action et la font entrer dans la logique du consensus organisationnelle.
Bien que l’action protestataire de la “GenZ” soit encore récente, et que seule une observation à distance puisse révéler le sens de cette action et la manière dont les jeunes expriment leurs frustrations, leurs souffrances ainsi que leur ambition de changement et de création d’un temps plus juste et égalitaire, l’action protestataire qui a commencé à s’intensifier (sorties quotidiennes) possède ses propres symboles et ses propres mécanismes. Ceux-ci rompront peut-être avec la génération de protestation précédente, que ce soit dans les stratégies de rue, les perceptions, les mécanismes de négociation, ou même la graduation dans la transition des revendications, en mettant en évidence les frontières inventées entre le politique et le social.
Mohamed Sammouni est chercheur en sociologie politique.
