[Tribune] La ville inachevée, symptôme d’une gouvernance urbaine en crise

Par Mostafa Kheireddine

Derrière la vitrine d’une urbanisation triomphante, le Maroc cache un autre visage : celui des projets interrompus, des équipements publics jamais livrés et des terrains à l’abandon. Pour Mostafa Kheireddine, urbaniste, ce phénomène d’“urbanisme inachevé”, désormais visible dans toutes les grandes villes, interroge la gouvernance, la planification et la durabilité de nos villes.

Les villes marocaines s’urbanisent au détriment des zones à fort potentiel agricole et écologique. Chaque année, plus de 5000 hectares de terres sont converties en zones d’urbanisation au nom de la ville verte, la ville balnéaire, la ville sportive… 

Mostafa Kheireddine, urbanisteCrédit: DR

Cette urbanisation est impulsée par les infrastructures urbaines, mais surtout, par un marché immobilier qui dicte ses codes et ses lois. L’une des conséquences de cette dynamique est la multiplication de projets urbains inachevés sous forme de projets immobiliers interrompus, d’équipements publics ou espaces laissés à l’abandon. 

Pourquoi tant de projets urbains restent-ils inachevés ? Quels en sont les impacts sur le paysage urbain ? Et surtout, comment transformer ces projets inachevés en opportunités pour des villes inclusives et durables ?

L’urbanisme inachevé, des causes plurielles

“Le paysage urbain de nos villes pullule de projets immobiliers et d’équipements publics interrompus”

Mostafa Kheireddine, urbaniste

Le paysage urbain de nos villes pullule de projets immobiliers et d’équipements publics interrompus. Communément connu sous le concept de l’urbanisme inachevé, ce phénomène de formes urbaines non abouties est commun à toutes les villes marocaines. Il se manifeste sous forme de projets immobiliers incomplets, aux ouvertures sans fenêtres et aux façades nues, inoccupés depuis des années, mais aussi, sous forme de squelettes d’équipements publics.

Dans l’absence de données sur ce phénomène, il est difficile de s’aventurer sur un chiffre. Mais nous pouvons, d’ores et déjà, dire que l’urbanisme inachevé domine dans sa forme immobilière, bien qu’il concerne aussi les équipements publics. Ce sont des milliers de logements non livrés, et donc des milliers de ménages non logés, sans parler des surcoûts à prévoir pour négocier une éventuelle issue à des engagements non tenus. 

En zone périphérique ou à l’intérieur de la ville, ces projets inachevés attirent l’attention. Ils s’inscrivent en rupture avec leur contexte d’insertion : le centre culturel englouti dans une zone marécageuse, le lotissement disséminé dans un champ, le complexe socio-administratif qui a vieilli et n’a jamais ouvert ses portes, la gare routière qui attend d’accueillir ses voyageurs. En un mot, des squelettes ou projets laissés en l’état, dessinant les contours d’un paysage urbain aux structures inachevées. 

Ce phénomène sévit dans nos villes sous forme de projets d’infrastructures résidentielles, sociales, culturelles et éducatives qui sont laissés pour compte, jamais mis en fonction, en raison d’alternances politiques entrainant des interruptions des projets, des montages financiers opaques, de bureaucratie administrative, des litiges fonciers persistants, des partenariats mal scellés, des coûts de fonctionnement non budgétisés, voire désengagement de promoteurs immobiliers peu soucieux.  

Rattrapés par le temps et l’urbanisation, certains projets sont devenus obsolescents sur le plan fonctionnel et urbanistique. Construites il y a des années, certaines gares routières n’ont jamais été rendues fonctionnelles en raison d’un emplacement inapproprié ou du refus des transporteurs. S’agissant des équipements socio-culturels, restés inachevés pendant des années, ils font l’objet de passation entre équipes communales, sans qu’aucune ne soit parvenue à mobiliser les ressources requises pour leur achèvement.

L’urbanisation inachevée, un impact patent sur l’attractivité

“La prolifération de projets immobiliers, d’équipements et d’espaces laissés à l’abandon contribue à la dégradation du paysage urbain et nuit à l’attractivité de la ville”

Mostafa Kheireddine, urbaniste

La prolifération de projets immobiliers, d’équipements et d’espaces laissés à l’abandon contribue à la dégradation du paysage urbain et nuit à l’attractivité de la ville. À cela s’ajoutent les risques environnementaux, sanitaires et sécuritaires qui accentuent les conséquences inquiétantes des infrastructures urbaines inachevées. 

Il importe de souligner que sur le plan économique, ces projets interrompus constituent un gaspillage de ressources financières qui auraient pu être réorientées vers d’autres projets socioéconomiques, sans parler du manque à gagner en termes de redevances et taxes pour la collectivité territoriale. 

Des pistes pour réinventer la ville inachevée

Les projets inachevés ne doivent pas être envoyés comme une balle de tennis de table d’une équipe communale à une autre sous prétexte qu’ils n’ont pas abouti. Face aux défis et contraintes de l’urbanisme inachevé, le retour d’expérience à l’international renseigne sur des solutions innovantes résolument tournées vers le renforcement du cadre réglementaire, l’affectation d’anciennes usines en tiers-lieux culturels, la transformation des espaces laissés à l’abandon en espaces verts, et la mise en place d’un fonds dédié à l’achèvement des projets. 

Pour conclure, s’il est admis que l’impact des projets inachevés sur l’urbanité est une réalité, il revient aux gestionnaires de la ville d’inscrire sur leur agenda urbain les solutions qui s’imposent sur le plan réglementaire, urbanistique et financier pour des projets livrés dans le temps et répondant aux attentes de la population. 

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