Depuis octobre 2023, Gaza est devenue la métaphore tragique de ce que l’humanité refuse de voir, ainsi que de ses contradictions. Près de 70.000 morts plus tard, la communauté internationale s’est enfin découvert une conscience, elle qui a refusé de voir le génocide qui se produisait sous ses yeux et diffusé quasiment en livestream à travers les réseaux sociaux.
Dans ce déclin moral occidental, certains pays ont fait office de phares, droits dans leurs bottes. Pendant que d’autres calculaient, le président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, ou encore le gouvernement irlandais, ont été intraitables face au massacre de civils. Même s’il ne faut pas oublier que ces deux pays continuent cependant d’entretenir échanges et relations avec Tel-Aviv.
Vu du Maroc, les positions courageuses de Madrid et Dublin suscitent fierté et interrogations amères. Nous n’avons pas découvert la Palestine hier. Nous avons été biberonnés à sa cause. Présidence du comité Al Qods, rues baptisées au nom des villes palestiniennes peu à peu colonisées par Israël, ou encore deuil national pour la mort de Yasser Arafat, manifestations de soutien massives, collectes de dons, constructions d’infrastructures majeures dont l’aéroport de Gaza… la cause palestinienne coule dans nos veines.
Et pourtant ! Depuis décembre 2020, le Maroc a officiellement repris ses relations avec Tel-Aviv. Agriculture, technologie, armement… les deals étaient nombreux avant que les bombes ne commencent à tomber sur Gaza, il y a maintenant presque deux ans. Et, officiellement, la relation est encore active entre Rabat et Tel-Aviv
S’agit-il d’un paradoxe insoutenable ? Non, la situation actuelle relève plutôt d’une équation imposée par Washington : la reconnaissance de notre souveraineté sur le Sahara contre la normalisation avec Israël. L’accord tripartite Maroc / États-Unis / Israël l’a gravé dans le marbre. Notre intégrité territoriale dépend désormais de ces relations, car toutes les résolutions relatives à la Minurso passent par Washington. Et un simple trait de plume américain suffirait à faire vaciller cinquante ans de combat diplomatique. La cascade de reconnaissances – France, Allemagne, Espagne, Royaume-Uni… – repose également sur le socle de la reconnaissance américaine.
Nous sommes dans un jeu de dupes. Et le Maroc navigue à vue. Des communiqués, des condamnations collectives arabes, quelques gestes comme l’envoi d’aides humanitaires… mais beaucoup en attendent davantage : boycott et fin de l’accord tripartite. Des idées apaisantes pour le cœur, suicidaires pour la stratégie. Les manifestations et les critiques adressées à l’état témoignent de cette tension. Le système est imperméable aux humeurs de la rue, s’inscrivant dans le temps long, quand l’opinion est dans l’émotion de l’instant. La realpolitik dans toute sa cruauté.
“La Palestine mérite mieux que notre silence contraint. Le Sahara exige notre pragmatisme glacial”
Commercer avec un régime génocidaire peut choquer. Mais que diraient nos compatriotes si nous laissions passer cette fenêtre historique pour enfin obtenir gain de cause au Sahara ? On ne défend pas efficacement une cause territoriale – fût-elle palestinienne – sans être certain de sa propre intégrité.
Le Maroc de 2025 n’est pas celui des années 1970, quand soutenir la Palestine ne coûtait “rien”. Aujourd’hui, chaque position a un prix. Entre notre cœur qui saigne pour Gaza et notre raison qui veille sur Dakhla, le choix est déchirant. Mais la raison d’état s’impose. La Palestine mérite mieux que notre silence contraint. Le Sahara exige notre pragmatisme glacial. Entre ces deux impératifs, le Maroc trace sa route. L’histoire jugera. En attendant, il faut accepter de vivre avec nos contradictions.
