[Tribune] La pêche marocaine à la dérive

Par Mohamed Naji

Une analyse approfondie de l'état des pêcheries nationales, menée par le professeur Mohamed Naji, chef du département d’halieutique et aquaculture à l'Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II, dresse un constat sans appel : le Maroc détruit aujourd'hui les fondements même de sa prospérité maritime future.

Quand l’économie bleue vire au rouge

Mohamed Naji est chef du Département d’Halieutique et Aquaculture à l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II de Rabat.Crédit: DR

Le Maroc se targue volontiers de posséder l’une des façades maritimes les plus riches au monde. Avec ses 3 500 kilomètres de côtes et une zone économique exclusive parmi les plus productives de la planète, le royaume dispose d’atouts considérables. Sur le papier, les chiffres impressionnent : 1,36 million de tonnes pêchées en 2023 pour une valeur de 19,4 milliards de dirhams, près de 250 000 emplois directs et indirects, 2% du PIB national. Mais derrière cette vitrine dorée se cache une réalité bien plus sombre que ne le laissent entendre les communiqués officiels.

Car si le secteur halieutique marocain génère effectivement de la richesse, il le fait au prix d’un pillage méthodique de ses propres ressources. Entre surexploitation chronique, gouvernance défaillante et aveuglement face aux enjeux écologiques, l’économie bleue marocaine navigue à vue vers un naufrage programmé.

État des lieux : un géant aux pieds d’argile

Les statistiques officielles masquent mal les fragilités structurelles du secteur. Si le Maroc produit effectivement 1,36 million de tonnes de poissons annuellement, cette performance repose sur un paradoxe économique révélateur : 80 à 90% des volumes sont constitués de petits pélagiques – sardines, maquereaux, anchois – qui ne représentent qu’un quart à peine de la valeur totale. À l’inverse, les céphalopodes, et notamment le poulpe, ne constituent que 4% des captures mais génèrent jusqu’à 40% des revenus.

Cette distorsion crée une vulnérabilité systémique. D’un côté, la rentabilité du secteur dépend de la capture massive d’espèces particulièrement sensibles aux variations climatiques, dont l’abondance fluctue au gré de l’upwelling atlantique (1). De l’autre, elle repose sur des ressources à très haute valeur commerciale soumises à une pression de pêche extrême, comme l’illustre l’effondrement spectaculaire du poulpe qui a provoqué une chute de 75% de la production hauturière entre 2001 et 2003.

“Plusieurs espèces de poissons sont aujourd’hui exploitées au-delà du seuil de durabilité au Maroc”

Mohamed Naji, chercheur à l'Institut agronomique et vétérinaire Hassan II

Mais le plus préoccupant réside dans l’état alarmant des stocks. Contrairement au discours lénifiant des autorités, les données scientifiques de l’Institut National de Recherche Halieutique (INRH) et les conclusions de la Cour des Comptes convergent vers un diagnostic accablant : plusieurs espèces sont aujourd’hui exploitées au-delà du seuil de durabilité. Merlu blanc, courbine, daurade rose, crevettes roses sur la façade atlantique ; sardine, rouget barbet en Méditerranée – autant d’espèces en situation critique, avec des biomasses de reproducteurs atteignant parfois seulement 23% de leur niveau optimal.

Cette dégradation s’accélère sous l’effet conjugué du changement climatique et de pratiques de pêche destructrices. Réchauffement des eaux, acidification, modification des courants : les pêcheurs observent déjà concrètement ces bouleversements à travers le décalage des périodes de reproduction, la raréfaction de certaines espèces et le déplacement des stocks vers le sud. Parallèlement, la persistance de méthodes illégales – sous-déclaration des captures, pêche durant les repos biologiques, utilisation d’engins prohibés, voire recours à la dynamite en Méditerranée – achève de compromettre la régénération des ressources.

Une gouvernance en trompe-l’œil

Face à ces défis, les autorités marocaines ont certes déployé un arsenal de mesures censées concilier exploitation et conservation. La stratégie Halieutis (2009-2020), première approche intégrée du secteur, visait explicitement la durabilité à travers quatre piliers : recherche scientifique, aménagement par quotas, modernisation de la flotte et développement de l’aquaculture. Les bilans officiels mettent d’ailleurs en avant des avancées significatives, notamment la couverture de 96% des ressources par des plans d’aménagement en 2020, contre seulement 5% en 2009.

Seulement, la réalité du terrain contraste singulièrement avec cette communication triomphale. L’évaluation indépendante menée par la Cour des Comptes pour la période 2010-2016 révèle un tableau beaucoup plus contrasté : lenteurs dans la réalisation des objectifs, non-mise en place des comités de suivi prévus, moyens insuffisants pour l’INRH. Cette divergence entre bilans officiels et audits indépendants trahit un déficit chronique de gouvernance, de suivi et de redevabilité.

Les plans d’aménagement, pierre angulaire du système de gestion, illustrent parfaitement cette dérive. Théoriquement basés sur les avis scientifiques, ils sont régulièrement contournés par des “rallonges de quotas” décidées par voie administrative ou par l’augmentation des déclarations en dehors des unités d’aménagement. Le cas du poulpe est emblématique : malgré un plan censé réguler l’exploitation par des quotas stricts et des périodes de repos biologiques, les dérogations se multiplient au gré des pressions économiques et politiques.

Quant aux aires marines protégées, leur bilan est encore plus décevant. Le Maroc dispose officiellement de six AMP et de deux autres en cours de création le long de ses côtes, mais leur superficie totale ne représente que 1,1% des eaux territoriales, loin des standards internationaux. Plus grave : la plupart ne sont que des “parcs de papier”, dépourvus de plans de gestion financés, de surveillance effective et de réglementation claire. Même le Parc National d’Al Hoceima, pourtant doté d’études scientifiques approfondies, peine à enrayer les impacts négatifs de la pêche sur ses écosystèmes.

“En matière de pêche, la logique économique de court terme l’emporte sur les impératifs écologiques”

Mohamed Naji, chercheur à l'Institut agronomique et vétérinaire Hassan II

Cette gouvernance défaillante reflète une contradiction fondamentale : comment concilier exploitation intensive et conservation durable quand la première génère des revenus immédiats et la seconde impose des contraintes à long terme ? En l’absence de mécanismes contraignants et d’une vision politique claire, c’est invariablement la logique économique de court terme qui l’emporte sur les impératifs écologiques.

Les leviers d’une transformation nécessaire

Pourtant, des solutions existent pour sortir de cette impasse. Mais elles supposent un changement radical de paradigme : passer d’un modèle axé sur la maximisation des volumes extraits à une approche visant à optimiser la valeur écologique, économique et sociale durable. Cette transformation ne peut se faire par ajustements marginaux ; elle nécessite l’activation simultanée de plusieurs leviers interdépendants.

Le premier impératif consiste à restaurer l’autorité de la science. Les recommandations de l’INRH concernant les quotas et les mesures de gestion doivent devenir la base non négociable des décisions politiques. Cela implique de renforcer drastiquement les moyens de l’institut – comme le préconise la Cour des Comptes – et de mettre fin aux dérogations administratives qui sapent la crédibilité du système. Parallèlement, il faut moderniser les outils de contrôle en capitalisant sur les technologies de nouvelle génération : suivi satellitaire généralisé, intelligence artificielle pour l’analyse des captures, traçabilité blockchain.

“L’aquaculture, avec un potentiel estimé à plus de 380.000 tonnes annuelles, pourrait considérablement réduire la pression sur les stocks sauvages”

Mohamed Naji, chercheur à l'Institut agronomique et vétérinaire Hassan II

Le deuxième levier réside dans la diversification de l’économie bleue. La dépendance excessive à la pêche de capture doit être atténuée par le développement d’activités alternatives. L’aquaculture, avec un potentiel estimé à plus de 380 000 tonnes annuelles, pourrait considérablement réduire la pression sur les stocks sauvages. Mais encore faut-il lever les freins réglementaires et fiscaux qui entravent son essor. De même, le pescatourisme et l’écotourisme marin, déjà envisagés à Dakhla et Al Hoceima, peuvent transformer la conservation en atout économique tangible. Enfin, les biotechnologies marines offrent des perspectives inédites de valorisation non extractive de la biodiversité.

Le troisième axe concerne l’inclusion des communautés côtières, et notamment des pêcheurs artisanaux qui constituent l’épine dorsale sociale du secteur. Leur précarité actuelle – absence de couverture sociale, difficultés d’accès aux marchés, faible organisation professionnelle – les pousse parfois vers des pratiques non durables. Briser cette spirale suppose de généraliser la protection sociale, de renforcer les coopératives et d’améliorer leur position dans la chaîne de valeur. Plus fondamentalement, il faut institutionnaliser la co-gestion en associant ces communautés à la définition et à l’application des mesures de conservation.

Enfin, les leviers de marché peuvent puissamment soutenir cette transition. L’obtention de l’écolabel MSC pour la pêcherie sardinière – démarche entamée puis abandonnée – ouvrirait l’accès à des marchés premium. De même, l’évolution de l’industrie de transformation vers des produits plus élaborés permettrait de générer plus de valeur par kilogramme pêché, réduisant d’autant la pression quantitative sur les ressources.

L’urgence d’un sursaut

Le diagnostic est sans appel : le secteur halieutique marocain se trouve aujourd’hui à un tournant critique. Malgré ses atouts naturels exceptionnels et ses performances économiques apparentes, il compromet méthodiquement sa propre pérennité par une exploitation prédatrice des ressources marines. Les politiques publiques, entre affichage volontariste et mise en œuvre lacunaire, peinent à inverser cette tendance destructrice.

L’heure n’est plus aux demi-mesures. Le Maroc doit choisir : continuer dans la voie d’un extractivisme à courte vue qui conduira inexorablement à l’effondrement de ses pêcheries, ou opérer la transformation vers une économie bleue véritablement durable. Cette mutation suppose certes des investissements considérables et des arbitrages politiques difficiles. Mais elle constitue le seul moyen de préserver un secteur stratégique qui fait vivre des centaines de milliers de familles.

Le royaume dispose de tous les atouts pour réussir cette transition : richesse de ses écosystèmes marins, savoir-faire de ses pêcheurs, dynamisme de ses entrepreneurs. Il lui manque seulement la volonté politique de placer la durabilité au cœur de ses choix. Car in fine, la véritable question n’est pas de savoir si cette transformation aura lieu, mais si elle interviendra avant ou après l’épuisement irréversible des ressources. Le temps presse.

Notes : 

(1) L’upwelling est un phénomène océanographique où les vents dominants poussent les eaux de surface vers le large, provoquant la remontée d’eaux profondes froides et riches en nutriments vers la surface. Ce mécanisme joue un rôle fondamental dans la biodiversité marine car il crée des zones de fertilité exceptionnelle. La côte atlantique marocaine bénéficie de ce phénomène grâce aux alizés qui soufflent du nord-est, faisant de ses eaux parmi les plus poissonneuses au monde.

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Mohamed Naji est chef du département d’halieutique et aquaculture à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II, à Rabat.

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