Le verdict est tombé ce mercredi peu après 20 heures, au terme de plus d’une heure de délibération. Ibtissame “Betty” Lachgar, 50 ans, a été condamnée à 30 mois de prison ferme et 50 000 dirhams d’amende pour avoir porté un t-shirt arborant une inscription jugée « offensante envers Dieu » et l’islam.
La décision a été rendue lors de la troisième audience de son procès, tenue dans la salle 9 du tribunal de première instance de Rabat. L’affaire avait été ouverte le 13 août dernier, quelques jours après son arrestation le 10 août et son placement en détention provisoire, à la suite de la diffusion sur les réseaux sociaux d’une ancienne photo la montrant vêtue du t-shirt incriminé.
« C’est horrible et choquant. Je ne m’attendais pas du tout à un verdict aussi sévère », nous confie à chaud l’un de ses avocats, Me Mohamed Khattab. Quelques instants après sa plaidoirie, il nous disait pourtant espérer que sa cliente bénéficie d’une peine alternative, comme le prévoit la loi 43.22 récemment entrée en vigueur. « Elle remplissait toutes les conditions pour en profiter. Je ne comprends pas pourquoi cela ne lui a pas été appliqué », déplore-t-il.
La défense va faire appel
« Comme tout défenseur des droits humains, je suis sous le choc », déclare à TelQuel l’avocate Ghizlane Mamouni, après l’annonce du verdict. Elle appelle aussi « toutes les composantes de la société civile à se mobiliser pour exprimer clairement et fermement leur attachement à l’État de droit, pilier fondamental de toute démocratie digne de ce nom ».
Son équipe de défense, qui plaidait son innocence et demandait sa remise en liberté immédiate, s’organise déjà pour faire appel du verdict. Durant l’audience, Ibtissame Lachgar a répété à plusieurs reprises que son intention n’était pas de porter atteinte à l’islam, mais de dénoncer les « discours masculinistes » et « défendre les droits des femmes ». Le parquet, en revanche, a soutenu le contraire et a réclamé sa condamnation.
Militante de longue date, cofondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), Ibtissame Lachgar est connue pour ses combats en faveur des libertés individuelles, des droits des femmes et de la communauté LGBT. Elle a été poursuivie sur la base de l’article 267-5 du Code pénal, qui sanctionne « quiconque porte atteinte à la religion islamique » d’une peine allant de six mois à deux ans de prison, assortie ou non d’une amende comprise entre 20.000 et 200.000 dirhams.
Le texte de loi prévoit également un alourdissement de la sanction lorsque l’atteinte à la religion est commise publiquement. Dans ce cas, la peine encourue est portée de deux à cinq ans d’emprisonnement et à une amende allant de 50.000 à 500.000 dirhams — ou à l’une seulement de ces deux peines. Sont concernés les propos tenus dans des lieux ou réunions publics, les affiches exposées aux regards du public, mais aussi toute diffusion par “la vente, la distribution ou tout moyen remplissant la condition de publicité”, y compris par voie électronique.
Une vague de menaces
Dès l’ouverture de l’audience, la défense d’Ibtissame Lachgar a contesté plusieurs éléments figurant dans les procès-verbaux de son interrogatoire par la police judiciaire. Ses avocats ont affirmé que des termes qu’elle n’a jamais prononcés, comme « homosexualité » ou « religion islamique », y ont été ajoutés. « Le PV contient l’opinion personnelle d’un policier, ce qui est contraire au Code de procédure pénale », a en outre estimé Me Naima El Gallaf. « Un policier n’a pas à philosopher dans le procès », a renchéri Me Khattab.
La défense a également soutenu que les dispositions de la Constitution marocaine, ainsi que celles des conventions internationales ratifiées par le Maroc et publiées au Bulletin officiel garantissant la liberté d’opinion, avaient été « violées ». Les avocats ont par ailleurs relevé que les faits reprochés à leur cliente n’avaient pas été commis sur le territoire national : la photo au cœur de l’affaire a été prise « à l’étranger« , puis diffusée en mai dernier depuis Londres sur ses comptes personnels de réseaux sociaux.
Ils ont en outre dénoncé la vague de menaces qui a suivi la diffusion du cliché, évoquant notamment des appels au viol et un message promettant une prime de 200 000 dirhams « à toute personne qui ramènerait sa tête ». « Le parquet n’a engagé aucune poursuite contre les auteurs de ses messages », ont déploré plusieurs de ses avocats.
De son côté, le représentant du Ministère public a rejeté ces arguments, affirmant que « la présomption d’innocence de Mme Lachgar a été respectée » et que « la police n’a fait que son travail, sous la supervision du parquet, dans le cadre d’un procès équitable ».
« Aucun rapport » avec l’islam
Devant le juge, Ibtissame Lachgar a d’abord évoqué ses activités militantes en faveur des droits des femmes. Elle a précisé que le t-shirt incriminé avait été porté en France, en 2021, dans le cadre d’une action liée à l’affaire Mila, une adolescente française violemment harcelée et menacée après avoir tenu des propos jugés injurieux sur l’islam, puis à Londres en 2025, où elle participait à une manifestation féministe.
Le juge lui a alors demandé à plusieurs reprises de s’expliquer sur le sens du message imprimé sur le t-shirt. « Le message en soi n’avait pas de rapport direct avec la religion islamique », a-t-elle affirmé, soulignant que son objectif était plutôt de dénoncer l’instrumentalisation des religions par des discours misogynes et hostiles aux droits des femmes.
Ses avocats ont également dénoncé un post publié par l’ancien ministre de la Justice, Mustapha Ramid (PJD), peu avant son arrestation, dans lequel il appelait à la condamnation de leur cliente. « Ce qu’a fait ce ministre relève de l’incitation (à la haine, ndlr) et aurait pu avoir de graves conséquences », ont-ils averti.
Dès son arrestation, un mouvement de solidarité s’est formé autour d’elle, au Maroc comme à l’international. Sous le mot d’ordre #FreeBetty, associations féministes, militants des droits humains et personnalités publiques ont dénoncé une atteinte flagrante à la liberté d’expression.
Des voix comme celles de l’avocate Ghizlane Mamouni, de la journaliste Aïcha Zaimi Sakhri ou encore de la section de Rabat de l’AMDH ont rappelé que « les idées ne sont pas des crimes » et que le Maroc reste tenu par ses engagements internationaux en matière de droits humains.
Dans deux communiqués publiés les 14 et 26 août, la Fédération de la Ligue des droits des femmes (FLDF) et l’Association de défense des droits de l’homme au Maroc (ASDHOM) ont condamné ce qu’elles considèrent comme un « harcèlement » et une « criminalisation » injustifiée. Ces organisations exigaient sa libération immédiate, appellant les autorités à respecter le droit fondamental à la liberté d’opinion et d’expression.
