Smyet bak ?

Saïd.
Smyet mok ?
Malika.
Nimirou d’la carte ?
Citoyenne du monde.
Vous avez la réputation d’être provocatrice et toujours en colère. Qu’est-ce qui vous énerve aujourd’hui ?
La colère fait partie de ma personnalité et de mon activisme. Comment être activiste sans être indignée ? Il n’y a pas un sujet qui me met plus en colère qu’un autre, mais les violences sexistes et sexuelles et la culture du viol me préoccupent, particulièrement en ce moment.
Dans ces affaires, la présomption d’innocence, on en fait quoi ?
On peut tout à fait respecter la présomption d’innocence et condamner la culture du viol, il faut savoir faire le distinguo. Le premier principe est juridique, mais il n’a pas d’équivalent pour protéger les plaignantes (en majorité des femmes). Partout dans le monde, la présomption d’innocence est surtout brandie dans les affaires de viol quand les victimes parlent.
“Il est temps de déconstruire ce mythe de la victime menteuse”
On va dire qu’elles l’ont cherché, et c’est ça la culture du viol. Il est temps de déconstruire ce mythe de la victime menteuse. C’est un crachat au visage des plaignantes, au Maroc comme ailleurs, que de constamment protéger les agresseurs, une violence machiste, patriarcale.
Que pensez-vous des réseaux sociaux devenus des “tribunaux” ?
Tant que la justice ne fait pas son travail, je comprends que cette parole se libère sur les réseaux sociaux. C’est le seul moyen pour les femmes d’être entendues.
À part militer dans la rue et sur Facebook, ne pensez-vous pas qu’il serait plus efficace de vous engager en politique ?
“Le rôle des activistes est de toucher les politiques afin de changer les lois. Quant aux réseaux sociaux, c’est un outil majeur du militantisme aujourd’hui”
Ce sont des choses très différentes. Je ne ferai jamais de politique politicienne, parce que je ne saurai pas le faire et que ça ne m’intéresse pas. En revanche, le rôle des activistes est de toucher les politiques afin de changer les lois. Quant aux réseaux sociaux, c’est un outil majeur du militantisme aujourd’hui, pour atteindre une audience, attirer l’attention sur des sujets et débattre. Se réapproprier la rue est complémentaire dans des actions de désobéissance civile, et essentiel en tant que femme. Il faut prendre la rue pour réclamer des droits, ne surtout pas rester silencieuses.
Concrètement, en dix ans, qu’a changé M.A.L.I. dans la société marocaine ?
M.A.L.I. a été un mouvement avant-gardiste, abordant des sujets tabous et sensibles au Maroc: libertés individuelles, liberté de conscience, droits sexuels et reproductifs… Il y a dix ans, même les associations ne traitaient pas de ces sujets. Je crois que M.A.L.I. a participé à démocratiser certaines questions, à ouvrir le débat. Aujourd’hui, ce sont des sujets de société, qui font partie du champ militant.
C’est peut-être aussi une évolution naturelle de la société ?
Il faut toujours un point de départ, un mouvement déclencheur. Regardez dans le monde, ce sont généralement des petits groupes ou des individus à la pensée avant-gardiste qui ont attiré l’attention sur des sujets comme la nécessité de dépénaliser l’avortement, les droits LGBT, le droit de vote des femmes… Et cela passe souvent par des actions de désobéissance civile.
Pour vous, féminisme et islam ne sont pas compatibles ?
“Aucune religion n’est compatible avec le féminisme à mon sens, parce qu’elles sont toutes patriarcales et misogynes”
Aucune religion n’est compatible avec le féminisme à mon sens, parce qu’elles sont toutes patriarcales et misogynes. Elles sont inégalitaires et ne respectent pas les droits des femmes, c’est la raison pour laquelle je prône un féminisme universaliste et laïque: les femmes devraient avoir les mêmes droits et libertés partout dans le monde, indépendamment de la religion, de la culture, etc. Les religions sont une affaire privée et n’ont rien à faire avec les droits humains et encore moins les droits des femmes.
Cet universalisme n’est-il pas un peu occidentalo-centré ?
C’est triste de dire ça. Les droits humains sont universels. La dignité n’a pas à connaître de frontières. On vit dans un monde fait par et pour les hommes, et on ne peut accepter que sous couvert de relativisme culturel, on ferme les yeux sur ce qui peut toucher les femmes ou les minorités. Les droits des femmes sont non négociables, on ne va pas accepter des miettes pour ne pas froisser des traditions, religions ou cultures.
Vous avez l’air de penser que seul le féminisme radical est un féminisme…
“Le féminisme est une lutte contre la domination d’un sexe sur un autre, pour l’émancipation des femmes”
Radical n’est pas à prendre dans le sens d’extrémiste, mais de “racine”. Le féminisme auquel j’adhère est celui qui vise le patriarcat en s’attaquant aux racines du “mâle”. Le sexisme est un continuum de violences, qui va du langage aux violences physiques et jusqu’au féminicide. C’est une lutte contre la domination d’un sexe sur un autre, pour l’émancipation des femmes.
Vous faites partie du Collectif abolition porno prostitution (CAPP), engagé en France pour l’abolition du “système pornoprostitueur”. On ne vous entend pas trop sur ce sujet ici… Votre militantisme universel serait-il à géographie variable ?
CAPP est né en France mais la lutte est internationale, et un projet pour le Maroc est prévu. La démarche sera différente car la législation — qui influence les mentalités — fait que la prostitution n’est pas comprise dans le sens où on l’entend. Le système prostitutionnel, c’est de la marchandisation des corps, notamment des femmes, par achat d’acte sexuel. Or, au Maroc, la législation considère comme prostituées des femmes qui ont des relations sexuelles hors mariage…
Le collectif est taxé de transphobe, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
Oui, comme toutes les féministes radicales dans le monde sont taxées de transphobes. Notre féminisme lutte contre toute forme de violence faite aux femmes. L’idéologie transactiviste exclut les femmes en tant que réalité biologique, or, on ne peut lutter pour les droits des femmes en niant cette réalité. Les personnes trans ont des droits et doivent être protégées, mais pas au détriment des droits des femmes qui sont nées femmes.
Vous avez toujours revendiqué publiquement votre athéisme. Vous aimez chercher les problèmes ou vous n’avez vraiment peur de rien?
“D’autres sujets plus surprenants m’ont valu des menaces, comme lorsque j’ai dit récemment que j’étais contre la peine de mort, même quand il s’agit d’un pédocriminel”
J’aurais aimé que l’athéisme soit un non-sujet, malheureusement ce n’est pas le cas. Je m’en sors bien, mais nombreuses sont les personnes athées qui sont victimes de répression, de violences, voire condamnées et exécutées dans certains pays. D’autres sujets plus surprenants m’ont valu des menaces, comme lorsque j’ai dit récemment que j’étais contre la peine de mort, même quand il s’agit d’un pédocriminel. Que voulez-vous, ça ne fait pas partie de ma personnalité et de mes principes de me cacher pour vivre comme je l’entends. Je peux comprendre que d’autres aient peur, moi non.
L’apaisement, c’est pour quand ?
Malheureusement, je ne pense pas que je verrai de mon vivant un changement profond dans quoi que ce soit, je suis assez pessimiste. Surtout au Maroc, où je trouve la société civile trop lisse et la religion d’État un frein.
“Ce n’est pas en luttant sagement, en prenant des gants et en faisant dans le politiquement correct que ça avancera”
Ce n’est pas en luttant sagement, en prenant des gants et en faisant dans le politiquement correct que ça avancera. Pour moi, les droits et libertés, ça s’arrache. Mais je continue malgré tout parce je sais que ça arrivera un jour. Je rêve d’un monde où on n’exploitera plus les femmes et les enfants sexuellement.
Et dans ce monde idéal, vous feriez quoi ?
Je prendrai des vacances !
LE PV
Militante féministe universaliste, Ibtissame Lachgar est sur tous les fronts, notamment depuis la création du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (M.A.L.I.) en 2009 et son projet de pique-nique symbolique en plein ramadan pour dénoncer l’article 222 du Code pénal, qui punit d’un à six mois de prison ceux qui rompent “ostensiblement le jeûne dans un lieu public”.
Une première action de désobéissance civile, devenue la marque de fabrique du mouvement, qui mise sur le buzz médiatique pour ouvrir des débats sur les droits humains, la liberté de conscience, les violences faites aux femmes… C’est depuis Paris que la psychologue clinicienne, spécialisée en criminologie et victimologie, répond à l’interrogatoire. Et sans surprise, “Betty” n’est pas près de déposer les armes.
