[Tribune] Identités fracturées : Marocains du dedans, Marocains du dehors

Par Israa Mezzyane

Alors que l'État marocain multiplie les dispositifs pour attirer sa diaspora, une fracture silencieuse s'installe entre ceux qui sont restés et ceux qui reviennent. Entre admiration et méfiance, résidents et “retournés” naviguent dans des rapports complexes qui interrogent l'identité nationale.

Chaque été, les ferrys et autoroutes du nord s’engorgent : près de deux millions de Marocains de l’étranger traversent le détroit de Gibraltar lors de l’Opération Marhaba. Officiellement, c’est une grande fête nationale : le Maroc accueille “ses enfants” avec chaleur, reconnaissance et fierté. Pour l’État, le récit est clair : les Marocains de la diaspora sont des patriotes loyaux, des investisseurs potentiels, des ambassadeurs culturels. Leur retour est présenté comme une chance, une ressource, presque une bénédiction.

Israa Mezzyane est diplômée de l’Université Al Akhawayn en relations internationales, chercheuse indépendante et consultante en financement durable, passionnée par la gouvernance et les affaires mondiales.Crédit: Israa Mezzyane

Mais sur le terrain, l’histoire est moins simple. Ceux qui n’ont jamais quitté le pays regardent souvent ces “retournés” avec une curiosité mêlée de méfiance. Entre admiration et ressentiment, une question traverse les conversations : le retour des expatriés réaffirme-t-il une identité marocaine partagée, ou bien redessine-t-il les frontières entre ceux qui sont restés et ceux qui reviennent ?

Un État qui célèbre ses expatriés

Depuis des décennies, le Maroc a investi dans sa diaspora. Fondation Hassan II, CCME, ministère dédié, réformes constitutionnelles de 2011 : tout un arsenal institutionnel a été mis en place pour maintenir le lien. Les transferts financiers (près de 7 % du PIB, affirme le Haut Commissariat au Plan (HCP)) sont essentiels, mais au-delà, Rabat mise sur les retours pour stimuler l’investissement, l’emploi et l’image internationale du pays.

Dans ce récit officiel, le Marocain de l’étranger qui revient n’est pas seulement bienvenu : il est valorisé, célébré, parfois même aidé concrètement, par exemple grâce au programme d’aide au logement qui facilite l’acquisition d’un logement neuf. Mais ces dispositifs, aussi utiles soient-ils, soulignent surtout la distance entre les retours encadrés et la vie quotidienne des résidents, rappelant que l’intégration reste un défi réel et quotidien.

Le regard du dedans

“Certains Marocains de retour n’hésitent pas à critiquer l’administration, la corruption ou l’inefficacité locale, tout en tirant avantage d’un coût de la vie plus bas”

Israa Mezzyane, chercheuse indépendante

Or, mes recherches montrent que du côté des résidents, les perceptions sont plus ambivalentes. Lors de groupes de discussion menés à Ifrane et en ligne, de nombreux participants expriment une inquiétude diffuse : les “retournés” bénéficient d’un “privilège expatrié”. Avec un passeport étranger, des économies accumulées en Europe ou une expérience professionnelle valorisée, ils seraient mieux placés pour décrocher emplois et opportunités… alors même que le chômage des jeunes reste une plaie nationale.

D’autres pointent un paradoxe frustrant : ces Marocains de retour n’hésitent pas à critiquer l’administration, la corruption ou l’inefficacité locale, tout en tirant avantage d’un coût de la vie plus bas, de réseaux familiaux et de facilités sociales inaccessibles ailleurs. Comme l’observe un commentateur : “Leurs retours ne sont motivés que par l’intérêt économique. Loyauté au pays ? Faire grandir le Maroc ? Peu leur importe : ils veulent avant tout réussir pour eux-mêmes”.

S’ajoutent des tensions culturelles et religieuses. Sur les réseaux sociaux, des résidents ont exprimé leur crainte face à des “retours-hijra” : des familles qui, au nom d’une vision rigoriste de l’islam, souhaitent “retrouver” au Maroc une pureté perdue en Europe. Un internaute résumait ainsi : “Ils reviennent avec des idées plus rigides que notre propre société”.

Le choc des imaginaires

“Certains MRE découvrent avec étonnement au Maroc la présence de bars, l’alcool en vente, ou une jeunesse plus libre qu’attendu”

Israa Mezzyane

Le malaise n’est pas unilatéral. Beaucoup de retournés vivent eux-mêmes un choc culturel. Leur “Maroc rêvé” est préservé à travers les vacances d’été, les récits familiaux, la nostalgie, chose qui se heurte à la complexité d’un Maroc moderne. Certains découvrent avec étonnement la présence de bars, l’alcool en vente, ou une jeunesse plus libre qu’attendu. D’autres se sentent diminués de ne pas maîtriser le darija. D’autres encore peinent à supporter les lenteurs bureaucratiques après avoir vécu dans des systèmes européens plus efficaces.

Opération Marhaba au port de Tanger, en 2023.Crédit: MAP

Bref, leur mémoire idéalisée du pays s’entrechoque avec la réalité vécue par les résidents. Résultat : les uns voient les “retournés” comme des étrangers privilégiés ; les autres considèrent les locaux comme trop occidentalisés ou trop éloignés de “la vraie culture marocaine”.

Ce qui est en jeu

“Si les résidents marocains finissent par se sentir moins considérés que leurs compatriotes venus de l’étranger, le fossé identitaire s’élargira”

Israa Mezzyane, chercheuse

Ces frictions ne sont pas anecdotiques. Elles touchent au cœur de l’identité nationale. Car à force de valoriser le retour des expatriés sans écouter les inquiétudes des résidents, le Maroc risque de créer une hiérarchie implicite : les Marocains de l’étranger, perçus comme plus utiles, plus riches, plus modernes ; et les Marocains du pays, cantonnés au second rôle.

Dans un contexte où la diaspora pèse lourd politiquement et économiquement, la tentation est grande de la choyer. Mais à quel prix ? Si les résidents finissent par se sentir moins considérés que leurs compatriotes venus de l’étranger, le fossé identitaire s’élargira.

Pour une politique plus équilibrée

Les Marocains de retour sont-ils vraiment une chance pour le pays ? Personne ne conteste leur richesse, leur énergie, leur expérience. Mais comment les accueillir ? Comment transformer leur retour en moteur pour tous et pas seulement pour eux ?

“La diaspora ne se résume pas aux transferts d’argent ou à l’image du Maroc à l’étranger”

Israa Mezzyane, chercheuse indépendante
  • Investir, entreprendre, créer : oui. Mais les passe-droits pour expatriés au détriment des résidents ? Non. L’équité n’est pas négociable.
  • Et le dialogue ? Trop souvent absent. Les malentendus s’accumulent, les frustrations aussi. Il est urgent de créer des espaces où résidents et retournés peuvent confronter visions et attentes, et imaginer ensemble le Maroc de demain.
  • La diaspora ne se résume pas aux transferts d’argent ou à l’image du Maroc à l’étranger. L’intégration au quotidien compte tout autant : dans les quartiers, les écoles, les lieux de travail. Sinon, on se prive d’une cohésion sociale indispensable.

Le Maroc a tous les moyens de tirer parti de cette énergie. Encore faut-il créer les conditions pour qu’elle profite à tous, sans instaurer de hiérarchie implicite entre ceux qui “méritent” plus et les autres, sans alimenter ce froid entre résidents et retournés, ce sentiment de “plus Marocains que les autres”.

Une seule identité, pas deux

L’identité marocaine ne peut pas se scinder en deux catégories : ceux qui sont restés et ceux qui sont revenus. Elle doit se construire ensemble, malgré les différences d’expérience.

Un participant à mes focus groups posait une question simple mais révélatrice : “Est-ce qu’ils reviennent parce que c’est trop cher de vivre en Europe, ou parce qu’ils veulent réellement contribuer au pays ?”. C’est là que tout se joue : dans la perception des motivations, et dans la confiance qu’elles suscitent.

“Certains MRE peinent à supporter les lenteurs bureaucratiques après avoir vécu dans des systèmes européens plus efficaces”

Israa Mezzyane, chercheuse indépendante

Si le Maroc veut éviter que ces retours ne deviennent sources de division, il doit dépasser le discours économique et patriotique, et affronter le réel : celui d’une cohabitation parfois tendue, toujours complexe, entre résidents et diaspora.

Car au fond, une identité nationale ne se décrète pas par décret royal ou par incitation fiscale. Elle se construit au quotidien, dans les rues, les foyers et les conversations. Et c’est seulement en reconnaissant à la fois les espoirs des uns et les inquiétudes des autres que le Maroc pourra transformer ces retours en une vraie richesse collective.

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Israa Mezzyane est diplômée de l’Université Al Akhawayn d’Ifrane en relations internationales, chercheuse indépendante et consultante en financement durable, passionnée par la gouvernance et les affaires mondiales.

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